Vol de NFT, plagiat et contrefaçons : bienvenue du côté obscur du crypto art 

« I lost all my apes and mutants just now, any one bought it??? pls touch me ! » (« Je viens de perdre tous mes singes et mutants, quelqu’un les a achetés ??? svp contactez-moi ! ») s’alarmait le collectionneur Larry Lawliet sur Twitter le 1er février. Celui qui, non sans humour, affiche désormais sur son profil « The one who was stolen millions of dollars of NFT » (« Celui qui s’est fait voler des millions de dollars de NFT ») s’est fait dérober sur la plateforme OpenSea 13 jetons non fongibles de « Bored Ape Yacht Club » et « Mutant Ape Yacht Club » pour 2,7 millions de dollars. La même mésaventure est arrivée le 30 décembre dernier au galeriste new-yorkais Todd Kramer  qui a perdu en un éclair 15 jetons non fongibles pour une valeur totale de 2,2 millions de dollars.

Razzia sur les portefeuilles numériques

Tous deux ont été piratés par un hacker en cliquant sur un lien malveillant donnant accès à leur wallet crypto (i.e. leur portefeuille crypto permettant de stocker des cryptomonnaies et des NFTs). « Le nom d’utilisateur et le mot de passe du wallet crypto servant à se connecter à tous les sites connectés à la blockchain, il y a un risque potentiel de piratage si on se connecte à un nouveau site ou à une plateforme qu’on ne connaît pas. Une sécurité additionnelle est l’utilisation d’un “hard wallet”, un portefeuille crypto physique et non connecte à Internet, qui ressemble à une clé USB », avertit Fanny Lakoubay, conseillère en crypto art et NFTs de LAL Art Advisory. Une précaution indispensable quand on sait que les conditions de service d’une plateforme comme OpenSea indiquent : « votre accès au service et son utilisation se font à vos propres risques. Nous ne serons pas responsables ou redevables envers vous pour toute perte »…

Pls help @iloveponzi track his apes down.. https://t.co/DTWSSsbZWr

— toddkramer.eth (@toddkramer1) January 31, 2022

Crypto-contrefaçons

Outre ces vols de NFTs, les contrefaçons se multiplient. En septembre dernier, Picasso Administration (société gestionnaire des droits de propriété intellectuelle attachés à l’œuvre et au nom de l’artiste) faisait retirer d’une vente chez Christie’s un NFT de l’artiste Trevor Jones représentant un taureau de Picasso en version animée qu’on retrouve aujourd’hui sur OpenSea. Le 24 janvier, Hermès déposait une plainte civile au tribunal fédéral de New York contre l’artiste Mason Rothschild, alléguant que sa série de NFTs MetaBirkins mis en ligne sur la plateforme OpenSea (des sacs Birkin, emblématiques de l’enseigne) constituait une violation de la marque de luxe.

La série de NFTs MetaBirkins, réinterprétations des célèbres sacs Birkins d’Hermès, a été mise en vente sur la plateforme OpenSea par l’artiste numérique Mason Rothschild (Capture d’écran MetaBirkins).Capture d’écran du site Web Metabirkinis)

« Dans ce cas, il est d’abord possible de demander à la plateforme de retirer les œuvres de la vente, la plupart des plateformes hébergées aux États-Unis étant tenus d’appliquer le Digital Millennium Copyright Act (“DMCA”) qui les oblige à lutter contre la distribution de contenus quand ils portent atteinte aux droits d’auteur ou au droit à l’image », affirme Louise Carron, avocate au cabinet Klaris Law à New York, spécialisée en droit de l’art et des NFTs.

7 millions de NFTs abusivement attribués à Picasso

« Aujourd’hui, si on signale à Opensea un lien de contrefaçon, ils doivent le déréférencer, mais c’est lien par lien. Pour certains artistes particulièrement exposés, c’est mission impossible. À ce jour il y a par exemple plus de 7 millions de NFTs abusivement attribués à Picasso sur la plateforme… Il y a aussi énormément de contrefaçons d’œuvres de nos membres les plus connus, Miro, Chagall, Magritte et Warhol, mais, heureusement, elles ne se vendent pas », constate Thierry Maillard, directeur juridique de la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP). Avec beaucoup d’humour, les faussaires multiplient les Picasso Punks et les Magritte Punks vendus en ethers.

Capture d’écran de la plateforme de vente en ligne OpenSea affichant les résultats de la recherche « Picasso punks » le 16 février 2022.

« Juridiquement, on ne peut pas dire à OpenSea : “nous, l’ADAGP, nous gérons les droits de Miro, Chagall, Magritte, et Warhol, nous n’avons jamais autorisé la diffusion en ligne de NFTs liés à des œuvres de ces artistes, bloquez-les systématiquement si vous en voyez apparaître”, parce qu’ils peuvent prétendre se réfugier derrière leur statut d’hébergeur ». « La directive européenne de 2019 (droit d’auteur sur le marché unique numérique, DAMUN) renforce les obligations des plateformes de partage de contenus telles que YouTube, Twitter ou Facebook, mais son application aux places de marché telles qu’Opensea reste complexe », ajoute Thierry Maillard.

One of my first NFT about “absurdity” : this is not an NFT… or is it ? inspired by Magritte of course #NFT #NFTpromotion #nftgallery #magritte #art @HallNft @DropYourNFT #NFTCommunity https://t.co/lfPRxCjfyN

— Xto (@cbenveniste) August 29, 2021

80 % d’œuvres plagiées, de fausses collections et de scams

Les fausses collections aussi sont légion, à l’image du Ape official Club reprenant l’identité graphique des Bored Ape Yacht Club. « Dès qu’un nouveau projet ayant un peu de presse apparaît, aussitôt surgissent dix projets au nom proche. Tout va très vite et les gens se font avoir et achètent le mauvais. Par précaution, mieux vaut arriver par le site ou le compte Twitter du projet sur la plateforme Opensea », recommande Fanny Lakoubay. On veillera aussi à ce qu’un badge bleu certifiant un compte ou une collection soit présent, comme sur Twitter. La plateforme l’a reconnue elle-même dans un tweet le 28 janvier dernier : son système de « lazy minting », qui permet de créer des NFTs sans avancer les frais de transaction, a conduit à une « utilisation abusive de cette fonctionnalité, qui a augmenté de façon exponentielle. Plus de 80 % des éléments créés avec cet outil étaient des œuvres plagiées, de fausses collections et du spam ».

Follow the collection here: https://t.co/xTuWKyeehG

— billie NFT artist (@bullshitbybills) February 15, 2022

Un smart contract pas si intelligent

 « Ce qui nous manque dans la législation, c’est l’obligation de vérifier l’identité des personnes, de s’assurer que le créateur du NFT ait bien les droits de propriété intellectuelle nécessaires. La licence d’utilisation de l’œuvre associée au NFT, notamment les droits de reproduction, est un autre point de vigilance. Les conditions d’utilisation des plateformes étant variables, il ne faut pas que les artistes ou les ayants droit se retrouvent à accorder, sans s’en rendre compte, des droits d’utilisation de leurs œuvres à l’acquéreur du NFT en revenant sur le principe, fondamental en droit d’auteur, de l’indépendance de la propriété matérielle de l’œuvre et de la propriété intellectuelle », ajoute Thierry Maillard. Restent les royalties en cas de revente du NFT : « C’est un grand avantage des NFTs de mettre en place un système de commission afin que les royalties soient automatiquement versées à l’auteur par le biais du smart contract (contrat « intelligent » en théorie infalsifiable sous forme de code informatique s’exécutant automatiquement et sans tiers de confiance Ndlr), mais cela ne marche que si c’est bien conçu et varie selon les conditions des plateformes », précise Louise Carron. Ovni juridique autant que fiscal, le NFT nécessite au plus vite une régulation.

Cet article Vol de NFT, plagiat et contrefaçons : bienvenue du côté obscur du crypto art  est apparu en premier sur Connaissance des Arts.