Visite d’atelier : Sean Scully, la couleur tout en rigueur

Situé dans l’État du New Jersey, à une trentaine de kilomètres de l’Upper East Side, l’atelier de Sean Scully se présente comme un bloc fonctionnel. Il accueille une pièce principale de vingt mètres de côté, baignée de lumière, un storage où il conserve des pièces historiques qui pourront être offertes à des fondations, un petit espace pour les dessins, puis un bureau et une cuisine dans laquelle il déjeune quotidiennement. Au sein du studio, tout est extrêmement ordonné, avec des pots de peinture disposés sur des chariots à roulettes et un fauteuil au centre, permettant de jouir d’une vue d’ensemble sur les œuvres. À l’extérieur, dans un parc planté de rosiers, d’arbres fruitiers et où l’on peut également admirer un verger, d’imposantes sculptures en bronze font dire à l’artiste, cultivant son humour british, qu’il a toujours voulu en produire mais avait besoin d’un grand jardin pour conceptualiser des volumes !

Inspirations multiples

Plus loin, ce qui surprend davantage, c’est le petit pont renvoyant directement à celui du jardin de Giverny et qui est, en effet, l’exacte copie de celui du Water Lily Pond [Bassin aux Nymphéas] de Claude Monet, conservé à la National Gallery de Londres« Quand j’étais au Croydon College of Art de Londres, de 1965 à 1968, j’adorais la peinture française et, à présent, j’en suis encore amoureux. Rien n’a changé », reconnaît Sean Scully. Il confie avoir conservé dans son atelier de Chelsea des cartes postales de Vincent Van Gogh, Henri Matisse et Berthe Morisot, dont il admire l’emploi des blancs et des gris, puis cite, dans un lien plus direct avec sa peinture, le nom d’Édouard Vuillard. Car Scully travaille plusieurs tableaux à la fois, superposant jusqu’à quatre couches d’huile qui nécessitent de longs temps de pose et créent des effets de profondeur. « Quelque chose provient du dessous de la surface, poursuit-il, et les tonalités se forment à partir des précédentes. Si l’on peut affirmer que chacun nourrit un talent, le mien est le sens des couleurs que je sais marier à l’infini, même si en ce moment, j’ai une passion pour le jaune. Mais je ne l’analyse pas, car je peins rapidement, intuitivement, avec une grande vitalité et laisse volontairement un fini assez rugueux, presque grossier. »

Sean Scully devant « What Makes Us Too », huile sur aluminium, 2017 © Michael Mundy

Humaniser l’abstraction

Aujourd’hui, Sean Scully parle peu des Américains, tels Mark Rothko, Bridget Riley ou Robert Ryman, qui ont pu le fasciner dans les années 1960. Il a sur l’expressionnisme abstrait et le minimalisme un avis bien trempé. En 1975, il avait franchi définitivement l’océan Atlantique, arguant qu’il avait toujours voulu faire de l’abstraction alors que l’Angleterre n’attendait qu’un flux de peintres figuratifs. Mais depuis, l’École de New York y a perdu de son authenticité. « Une nouvelle énergie a ainsi pu éclore, et quand les “ barbares ” tels que Georg Baselitz, Sandro Chia, Enzo Cucchi ou Anselm Kiefer sont arrivés en ville, j’étais prêt à leur répondre, avec ma connaissance de l’art européen et une pratique inédite de l’art minimal. Dans son ouvrage Danto on Scully, Arthur Danto a écrit que j’ai développé l’expressionnisme abstrait dans le temps présent, en inventant une nouvelle forme de géométrie. À l’inverse du minimalisme, qui reste froid, je réalise une peinture qui touche les gens. Le public ne veut pas de l’académisme, mais de l’art ! Il ne souhaite pas une lecture détachée, mais du ressenti ! » On lui laissera la responsabilité de ses affirmations quand il ajoute que Barnett Newman ne séduit plus et qu’une exposition du peintre américain à Düsseldorf a accueilli trois fois moins de visiteurs que la sienne…

Sean Scully, ici dans son atelier du New Jersey, désire se détacher de l’abstraction étasunienne © Michael Mundy

Comme pour corroborer son propos, Sean Scully se rapproche alors d’un pas vif de l’une de ses toiles et atteste de la matérialité et la sensualité de sa pâte, en la frottant, la caressant. Il insiste sur le caractère direct, presque prolétarien de ses tableaux où chacun peut percevoir le mouvement du pinceau, parfois nerveux, qui induit un sentiment d’instabilité. Si ses œuvres ne sont pas narratives, elles révèlent néanmoins des tensions, des frictions. L’artiste fait même le parallèle entre ses assemblages de châssis aux dimensions variées et les relations humaines, imparfaites ou brisées. « Je vois, précise-t-il, comment tout peut se détruire, et mon travail porte sur ces unions prêtes à se dissocier. » D’un autre grand format qu’il présente, il ajoute qu’il s’inscrit également dans l’histoire du paysage, allant des bleus limpides aux tons sombres et menaçants, des infinités de verts aux déroulés éternels de gris. Il s’est d’ailleurs inspiré directement des atmosphères de Turner pour un ensemble de pièces.

Sean Scully envisage ses créations comme des paysages, s’inspirant de la palette de Turner © Michael Mundy

Un peintre europhile

À la matérialité, la sensualité, voire la sexualité de sa touche que certains critiques ont rapprochée de celle de Cézanne, on peut aussi remémorer le séjour que Sean Scully entreprit en 1969 au Maroc, durant lequel il fut fasciné par les tonalités et les structures des tapisseries et des tapis. Un souvenir qui appelle celui d’Henri Matisse, témoignant de la multitude d’images qui se télescopent, sans à-coups, dans l’esprit du plasticien. Elles évolueraient en cercles, figures géométriques qu’il adore et s’est fait tatouer sur le poignet, même s’il ne les peint pas. Se décrivant comme un druide, il se dit autant intéressé par l’architecture primitive, l’art paléolithique irlandais, que par les chiffres et les mathématiques. Il assemble, dissemble et compose presque à la manière d’un Rubik’s Cube, avant de conclure dans un rire : « C’est ce qui donne Sean Scully ! ».

Nomade, l’artiste dispose de plusieurs ateliers, dont celui de Mooseurach, au sud de Munich © Nick Willing

Il achève la visite en montrant des dessins de son fils, avec lequel il prépare un livre pour enfants, et, épinglée au mur, une photographie de ses parents, fort élégants. Né à Dublin en 1945, l’artiste n’a rien oublié de ses origines et assure que l’Irlande nourrit de nombreux liens avec la France. De cette génération marquée par les désastres de la Seconde Guerre mondiale, il revendique une europhilie affirmée et l’importance du soutien entre pays. Ses affinités et sa passion pour les jaunes d’or ou les champs de Vincent Van Gogh évoquent également Anselm Kiefer, qui leur a rendu dernièrement un vibrant hommage et s’est toujours placé dans un désir de reconstruction. Sean Scully annonce alors qu’il vient d’acquérir un espace à Aix-en-Provence et qu’il rêve de partager son temps entre la France et l’Allemagne, développant sans cesse un sentiment de réconciliation… dans ce monde tangent et fragile.

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