Vente aux enchères : Le Violon d’Ingres de Man Ray pourrait devenir la photo la plus chère du monde

Dos à l’objectif, une femme mystérieuse laisse entrevoir de 3/4 son visage. Il s’agit de Kiki de Montparnasse, muse et amante de Man Ray, modèle de Foujita, de Kisling et de bien d’autres artistes du Montparnasse de l’entre-deux-guerres. Elle revient au-devant de la scène, après que la maison de vente Christie’s a annoncé la mise aux enchères en mai prochain d’un tirage du Violon d’Ingres de plus célèbre des photographes surréalistes. Avant cela, la photographie sera exposé dans les locaux parisiens de Christie’s, du 14 au 22 mars. Elle pourrait détrôner Rhein II (1999) du photographe allemand Andreas Gursky, vendu en 2011 pour 4,3 millions de dollars, et qui est, à ce jour, la photographie la plus chère de l’Histoire.

Un hommage au peintre néoclassique bientôt indétrônable ?

La liaison de Man Ray avec Alice Ernestine Prin, alias Kiki, lui inspire en 1924 l’allégorie du Violon d’Ingres. Le regard de côté, elle cache un mystère et dévoile partiellement son corps, de dos, tandis qu’un tissu entoure le bas de sa hanche. Man Ray s’écarte ici de la représentation mimétique de la réalité, en introduisant un « calque » sur la photographie originelle. Le dos de la jeune femme arbore en effet deux taches d’encres, en forme de f, qui représentent les ouïes d’un violon. Il s’agit des deux fentes situées sur la table du violon, de chaque côté du chevalet, servant à augmenter les vibrations du violon et donc la qualité de l’acoustique. Man Ray, admirateur de Jean-Auguste-Dominique Ingres, imprime ici le passe-temps favori du peintre de Montauban, le violon, sur un cliché photographique. Le titre de son l’œuvre est donc un hommage au maître néoclassique, qui voulait aussi être reconnu comme violoniste.

Man ray, Le Violon d’Ingres, 1924, tirage estimé à 5.000.000-7.000.000 de dollars ©Christie’s 2022 LTD – BD

D’autre part, le motif du nu féminin de Man Ray fait référence à la célèbre Baigneuse Valpinçon (1808) ainsi qu’au Bain Turc (1863) d’Ingres, où les modèles, représentés de dos et coiffés d’un turban, dévoilent leur nudité avec pudeur. Ici, Les deux ouïes, réalisées à la mine de plomb et à l’encre de Chine, soulignent les courbes de la jeune femme, devenue violon, tandis que sa blancheur est sublimée par la noirceur du fond.

Jean-Auguste Dominique Ingres, La Baigneuse Valpinçon, 1808, huile sur toile, 146 x 98 cm, musée du Louvre ©️Wikimedia Commons / rGallerix.ru

Cette photographie cristallise toute la créativité dadaïste et surréaliste, deux mouvements qui avaient pour point commun la volonté de renverser les codes de l’art ainsi que le goût de l’excentricité et de l’absurde. Par cette démarche artistique, la photographie devient de plus en plus autonome et créative, en laissant place à l’incrustation d’autres motifs artistiques, aux collages et aux montages.

La mise aux enchères de cette photographie est un évènement : il s’agirait du tirage original que l’artiste avait conservé dans ses archives personnelles jusqu’en 1962. Depuis, l’œuvre avait rejoint la collection d’art surréaliste de Rosalind Gersten Jacobs et Melvin Jacobs, parmi lesquels se trouvent peintures, photographies, bijoux et sculptures d’inspiration surréaliste. La collection, estimée à 20 millions de dollars au total, sera proposée aux enchères en mai prochain, au Rockefeller Center (New York). Le Violon d’Ingres pourrait sans doute détrôner le précédent record de l’artiste, Noire et blanche (1926), parti pour 3 millions de dollars en 2007.

Man Ray, Noire et Blanche, 1926 ©️Wikimedia Commons

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