Van Gogh de la peinture au papier peint : Laura Owens, une américaine à Arles

Dès 1997, la plasticienne née à Euclid (Ohio) en 1970 s’était fait connaître avec une toile représentant des oiseaux noirs planant sur la mer, variation du Champ de blé aux corbeaux de Van Gogh, réalisée avec un empâtement rappelant la texture des tableaux de l’artiste néerlandais. Ont suivi une aquarelle et collage sur papier convoquant les célèbres tournesols et une peinture monumentale rappelant les nuages tourbillonnants de La Nuit étoilée. « Avec à l’esprit ces nombreux liens entre Van Gogh et Owens, nous avons contacté l’artiste américaine à l’époque de sa rétrospective au Whitney Museum de New York, en 2017, pour lui proposer de monter une exposition à la Fondation Vincent Van Gogh à Arles. L’idée était de réunir des œuvres anciennes et nouvelles d’Owens et des tableaux de Van Gogh. Pour le reste, nous lui laissions carte blanche », explique Mark Godfrey, co-commissaire de l’exposition avec Bice Curiger, directrice de la Fondation Van Gogh.

Abolir les frontières de la peinture

C’est la première exposition muséale de Laura Owens en France, mais l’artiste qui vit et travaille à Los Angeles est une « rock star », aux dires de Paul Schimmel, ancien conservateur en chef du MoCA (Museum of Contemporary Art de Los Angeles) qui lui a consacré sa première rétrospective à 33 ans… Formée au célèbre CalArts (California Institute of the Arts) à Valencia, elle élargit les possibilités de la peinture en abolissant les frontières qui la séparent d’autres disciplines de la culture visuelle, telles que la broderie, le design, l’illustration pour enfants et le dessin numérique. « En février 2020, je suis allée à Arles avec l’intention de préparer l’exposition. Deux semaines plus tard est survenu le confinement et j’ai décidé de rester, sans savoir ce qui allait se passer. J’ai eu l’opportunité d’étudier la région comme je n’aurais jamais pu faire sans la pandémie », déclare l’artiste. Elle aménage alors un atelier à côté de la Fondation et s’installe avec sa fille Nova dans une maison du centre d’Arles jusqu’en octobre 2020, avant de revenir au début de l’année 2021 pour achever son projet : un papier peint monumental, sérigraphié et peint à la main, qui recouvre les murs des salles où sont présentées sept lumineuses toiles de Van Gogh : Piles de romans français (1887), Les Pissenlits (1889), Papillon de nuit géant (1889), Hôpital à Saint-Rémy (1889), Champs clos avec laboureur (1889), Les Champs (1890), Fermes près d’Auvers (1890).

Installation view, Laura Owens, Laura Owens & Vincent van Gogh, Fondation Vincent van Gogh Arles, 2021. © Laura Owens / Fondation Vincent van Gogh Arles. Courtesy of the artist; Fondation Vincent van Gogh Arles; Sadie Coles HQ, London; and Galerie Gisela Capitain, Cologne. Photo: Annik Wetter

Un hommage à Winifred How

« Pour moi, le papier peint est une peinture », affirme l’artiste qui a expérimenté dès 2020 à la galerie House of Gaga de Mexico une installation englobant 58 bandes de papier peint réalisées à l’aide de techniques de peinture traditionnelles, de pochoirs à la main, de dessins, de gravures sur bois et de sérigraphies, dans des couleurs saturées de peinture vinylique Flashe. Pour la Fondation Van Gogh, elle a repris les dessins d’un portfolio de Winifred How (née en 1899), une illustratrice britannique méconnue issue du mouvement Arts & Crafts, découvert dans une foire aux livres à Los Angeles. Mesurant la célébrité du peintre néerlandais face à l’obscurité d’une artiste qui lui était quasiment contemporaine, Laura Owens a décidé de rendre hommage à l’œuvre de Winifred How en faisant de celle-ci la toile de fond de celle de Van Gogh, monument de la culture populaire. « Ainsi pouvons-nous regarder à nouveau ces peintures de Van Gogh de manière vivante, ce que nous ne pouvions plus faire en raison de la valeur et du nom de l’artiste », affirme-t-elle.

Installation view, Laura Owens, Laura Owens & Vincent van Gogh, Fondation Vincent van Gogh Arles, 2021. © Laura Owens / Fondation Vincent van Gogh Arles. Courtesy of the artist; Fondation Vincent van Gogh Arles; Sadie Coles HQ, London; and Galerie Gisela Capitain, Cologne. Photo: Annik Wetter

Les motifs, un mélange d’éléments végétaux, animaux et de formes géométriques dans le style Art Nouveau, ont fait l’objet de nombreuses réinterprétations par Laura Owens. « La plupart des papiers peints commencent par des scans numériques ou des dessins modifiés basés sur le portfolio de Winifred How. Ils ont parfois été redessinés numériquement, remis à l’échelle et mis en mosaïque pour être répétés, ou se développent à partir d’un fragment. Certains motifs ont été sérigraphiés avec des pigments iridescents dont les couleurs changent en fonction de l’angle sous lequel on les regarde », précise Laura Owens. L’artiste, qui s’amusait à représenter le plus d’animaux possible dans ses peintures au Santa Monica Museum of Art en 2002 (un exercice baptisé avec humour Maxanimalism), a dissimulé ensuite dans le papier peint des motifs de lapins et de souris peints à la main, avec l’idée que le spectateur, « immergé » dans cette vaste peinture murale, saisisse à la fois la globalité et les détails, selon le point de vue adopté.

Laura Owens, Sans titre, 2004, acrylique et huile sur lin, 167,6 x 167,6 cm ©Moore Family Collection

Communauté d’artistes

Assignée à résidence à Arles durant le confinement, Laura Owens a communiqué en visioconférence avec son atelier basé à Downtown Los Angeles durant tout le processus de réalisation du papier peint, reçu quelques jours seulement avant le début de l’exposition et achevé avec l’aide de trois artistes vivant en France : Elia David, Asareh Akasheh et Diana Hajji, ainsi qu’Elliot Kaufmann et Oliver Sweet de Los Angeles, et Valentina von Klencke. « Laura a normalement moins de dix assistants dans son studio à Los Angeles, mais pour cette exposition, il a fallu davantage de personnes : des sérigraphes, des spécialistes de l’imagerie numérique, des monteurs vidéo, un ingénieur du son, un relieur, des brodeurs, des sculpteurs qui ont travaillé sur les cadres, un calligraphe et un teinturier. Le projet est l’un des plus importants qu’elle ait jamais réalisé », souligne Laura Lord, de la galerie londonienne Sadie Coles HQ, qui représente l’artiste.

Installation view, Laura Owens, Laura Owens & Vincent van Gogh, Fondation Vincent van Gogh Arles, 2021. © Laura Owens / Fondation Vincent van Gogh Arles. Courtesy of the artist; Fondation Vincent van Gogh Arles; Sadie Coles HQ, London; and Galerie Gisela Capitain, Cologne. Photo: Annik Wetter

Outre le papier peint, Laura Owens a en effet conçu des dessins, des peintures et des livres d’artiste inspirés des lettres et de l’œuvre de Van Gogh, mais aussi de l’épidémie de choléra de 1884 qui entraîna le placement d’Arles en quarantaine, épisode qui fait écho aux circonstances de son séjour en 2020. « Les visiteurs sont invités à feuilleter des livres brodés et peints sur des tables qui semblent avoir une vie propre : leurs tiroirs s’ouvrent dès que l’on s’en approche, comme mus par une main invisible, tandis qu’un vidéoprojecteur s’enclenche, projetant une image sur le mur », précise Bice Curiger. À ce jour, Laura Owens, qui affectionne les arts décoratifs et appliqués, les techniques de reliure et les procédés d’impression traditionnels, a réalisé plus de deux cents livres d’artiste faits main, uniques ou en éditions limitées. Mais la fondatrice de l’atelier et lieu d’exposition 356 Mission, destiné la communauté d’artistes de Los Angeles, a également contribué à la décoration intérieure d’une maison qui accueillera des artistes en résidence à Arles, en partenariat avec Maja Hoffmann et Luma Arles. En écho à la vision de Vincent Van Gogh de créer un « atelier du Midi » dans la Maison jaune en 1888, Laura Owens entend que chaque nouvel occupant puisse laisser une trace de son passage, l’identité de la maison se développant au fur et à mesure…

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