Une exceptionnelle Crucifixion de Claus Sluter, grand maître de la sculpture médiévale, rejoint pour la première fois le Rijksmuseum

En mars dernier, le Rijksmuseum d’Amsterdam a fait l’acquisition d’une petite sculpture en bois, d’une soixantaine de centimètres de haut, figurant une Crucifixion. Ce calvaire finement sculpté, daté autour de 1400, avait seulement pu être identifié comme une production bourguignonne, exécutée à la cour de Philippe le Hardi (1342-1404). Mais, en se fondant sur des comparaisons stylistiques et une analyse iconographique, les experts ont pu établir qu’il s’agissait très probablement d’une œuvre de Claus Sluter, grand maître de la sculpture flamande considéré comme le « Donatello du Nord ». Il s’agirait du seul exemple connu de sculpture sur bois de cet artiste au génie singulier à qui l’on doit notamment le saisissant Puits de Moïse (1395-1405) de la chartreuse de Champmol à Dijon.

Un rêve de longue date

Né à Haarlem, aux Pays-Bas, Claus Sluter s’établit à la cour de Bourgogne dès 1385 où il devient le chef de l’atelier de sculpture de Philippe le Hardi. Il réalisera notamment pour ce dernier un exceptionnel monument funéraire à pleurants (1385-1410), aujourd’hui conservé au musée des beaux-arts de Dijon. Il est l’une des figures les plus originales de l’art des années 1400, une période caractérisée par un style international qui s’épanouit dans les cours des grands princes d’Europe.

Installation du Calvaire de Claus Sluter dans les salles du Rijksmuseum ©Photo: Renate Neder, Munich

Héritier des recherches des sculpteurs du Nord sur la représentation de l’espace et sa théâtralisation, Sluter se nourrit également des innovations venues de l’Italie pour développer un style monumental et naturaliste qui prend ses distances avec l’esthétique précieuse du gothique international. Erwin Panofsky, auteur d’un ouvrage fondamental sur les Primitifs flamands, explique : « De Sluter on peut dire qu’il contient à la fois Michel-Ange et le Bernin ». Portant une attention particulière au rendu des matières et des émotions humaines, l’artiste s’illustre particulièrement dans la création de drapés aux plis lourds et fouillés qui donnent à ses personnages un volume et une présence inédite. Si l’héritage immédiatement bourguignon de Sluter est encore à étudier, son œuvre constitue sans nul doute un événement majeur dans l’art occidental et annonce l’âge d’or flamand au XVIIe siècle.

Le Puits de Moïse, vestige d’un calvaire exécuté par Claus Sluter et son atelier pour le grand cloître de la chartreuse de Champmol, vers 1395-1406 ©Anne-Sophie Lesage-Münch

Pour Taco Dibbits, directeur du Rijksmuseum, l’acquisition de ce Calvaire, réalisée avec le soutien du Fonds Mondrian, de l’Association Rembrandt et de différents donateurs privés, permet à l’institution « de réaliser un rêve de longue date, celui de pouvoir exposer une œuvre de l’un des plus grands sculpteurs flamands ». Depuis 1939, date à laquelle le musée avait failli acquérir deux sculptures du tombeau de Philippe le Hardi, une telle opportunité ne s’était pas présentée à ses conservateurs. C’est également la première œuvre de l’artiste à rejoindre les collections nationales néerlandaises.

Détail des pleurants du tombeau de Philippe de Hardi au musée des beaux-arts de Dijon ©Wikimedia Commons/Welleschik

Méditation sur le Christ mort

De dimensions modestes, taillée dans un seul bloc de bois de buis, cette sculpture a probablement été réalisée pour un usage personnel et destinée à un oratoire privé par un membre de la cour de Bourgogne. Elle possède une dimension spirituelle particulière que l’on pourrait rapprocher du mouvement dit de la devotio moderna, né aux Pays-Bas vers la fin du XIVe siècle, qui place la Passion du Christ au cœur de la méditation du croyant. Sluter parvient ici à traduire avec puissance et retenue le dogme de la Résurrection et les enjeux de la mort du Christ.

Claus Sluter et son atelier, Calvaire, vers 1390-1400, bois, Rijksmuseum, Amsterdam ©Rijksmuseum

Placés chacun sur un piédestal, la Vierge et saint Jean assistent à la mort du Christ, l’un baissant la tête vers le sol tandis que l’autre lève le regard vers la croix. La figure du Christ peut ici être rapprochée d’un buste en pierre, attribué à Sluter et conservé au musée archéologique de Dijon. Retrouvée en XIXe siècle sur la façade d’une maison, cette sculpture est considérée comme un fragment du calvaire qui surmontait originellement le Puis de Moïse.

L’arbre de vie

Démesurément haute, animée de nœuds et de rejets, la croix s’apparente à l’Arbre de vie du Jardin d’Éden qui symbolise l’immortalité promise aux élus. L’arbre tient par ailleurs une place particulière dans l’iconographie chrétienne puisqu’il compte parmi les rares motifs (à l’instar du dragon) à réunir les mondes souterrain (racines), terrestre (tronc) et céleste (branche). La métaphore se poursuit dans le traitement du pied de la croix qui s’ouvre sur une cavité abritant un lion et ses lionceaux, là où l’on trouve habituellement un crâne, évocation du lien de la crucifixion sur le mont Golgotha (mot issu de l’araméen signifiant « le lieu du crâne »).

La Vierge du Calvaire de Claus Sluter, acquis par le Rijksmuseum ©Rijksmuseum

Les bestiaires médiévaux expliquent en effet que le lion aurait le pouvoir de ressusciter ses petits mort-nés, trois jours après leur naissance, en leur soufflant dessus. Sous la plume des auteurs chrétiens, cette légende vient illustrer le dogme de la Résurrection, faisant écho aussi bien au Christ ressuscité par son Père qu’au salut des croyants par la crucifixion. Les choix iconographiques, alliés à l’intensité émotionnelle suscitée par le style Sluter, permettent au spectateur de comprendre immédiatement la portée symbolique de la mort du Christ et d’en mesurer la portée eschatologique.

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