Une bactérie mangeuse de graisse au secours d’un chef-d’œuvre de Michel-Ange

La bactérie, une alliée insoupçonnée du patrimoine ? Cette drôle d’hypothèse vient brillamment d’être mise en œuvre par les restaurateurs en charge du nettoyage des sculptures de la Sagrestia Nuova (Nouvelle Sacristie), une chapelle privée des Médicis conçue par Michel-Ange (1475-1564) à la basilique San Lorenzo de Florence. Voilà huit ans que ces derniers cherchaient à faire disparaître de la surface des marbres des taches sombres dues notamment à la putréfaction d’un corps inhumé à la hâte. Elles ont finalement pu être éliminées grâce à une petite bactérie dévoreuse de graisse et de phosphate répondant au nom savant de Serratia ficaria SH7… La chapelle, entièrement restaurée, a été dévoilée cette semaine à l’occasion du 545e anniversaire de la naissance du grand génie de la Renaissance.

Passé décomposé

Pendant près d’une décennie, une équipe de scientifiques, de restaurateurs et de conservateurs s’est employée à restaurer la Sagrestia Nuova, un mausolée de la puissante famille des Médicis dessiné par Michel-Ange à la demande du pape Léon X en 1520. Créé dans la basilique San Lorenzo de Florence, cet espace abrite depuis les spectaculaires monuments funéraires de Julien de Médicis (1479-1516), duc de Nemours, et de Laurent II de Médicis, duc d’Urbino (149-1519), ainsi que les tombes de Laurent le Magnifique et de son frère Julien (1453-1478). Il comprend notamment un remarquable ensemble de figures allégoriques : La Nuit, Le Jour, L’Aurore et Le Crépuscule.

Chantier de restauration de la Nouvelle Sacristie du Musée des Chapelles Médicis, Florence. Photo publiée avec l’aimable autorisation de l’ENEA

La chapelle fait aujourd’hui partie de l’ensemble des musées du Bargello qui a encadré le chantier de restauration. Celui-ci a été dirigé par l’historienne de l’art Monica Bietti, ancienne responsable du musée des chapelles des Médicis, et mené par une équipe de restauratrices de l’Institut des sciences du patrimoine culturel du Conseil national de la recherche (ISPC-CNR) et de l’Agence nationale pour les nouvelles technologies (ENEA). Les travaux, qui ont porté sur l’ensemble du décor de la chapelle, ont permis de restituer les valeurs chromatiques d’origine du mausolée et de mieux comprendre la technique de Michel-Ange, le niveau de finition des sculptures variant selon les personnages mais aussi en fonction de leur emplacement et du rapport à la source lumineuse. Mais c’est l’utilisation d’une technique de nettoyage innovante qui fait toute la spécificité de cette restauration.

Détail du monument funéraire de Lorenzo, duc d’Urbino, avant et après restauration grâce au bio-nettoyage. Photo publiée avec l’aimable autorisation de l’ENEA

Les marbres présentaient des taches et des dépôts dus à l’utilisation d’une substance protectrice lors des nombreux moulages des œuvres réalisés entre le XVIe et le XIXe siècle. Mais d’autres altérations avaient une origine bien moins esthétisante… Dès la fin du XVIe siècle, des descriptions de la chapelle font état de déformations et de taches de couleurs sombres apparues à la surface du sarcophage de Laurent II de Médicis. Celles-ci seraient dues à la putréfaction du corps d’Alexandre de Médicis (1510-1537), dit le Maure, inhumé à la hâte dans le sarcophage de son père. Le corps ayant été mal préparé (et plus précisément non éviscéré), ses fluides de décomposition auraient pénétré la pierre des sculptures, provoquant l’apparition de zones brunes quasiment indélébiles.

Bio-nettoyage princier

Pour se débarrasser de ces taches tenaces, résistantes aux autres techniques existantes, les restaurateurs ont donc eu l’idée d’employer un micro-organisme, capable de dévorer les résidus organiques sans porter atteinte à l’intégrité du marbre. La nature précise du marbre a été analysée par spectroscopie et le type de bactérie scrupuleusement choisi parmi un millier de possibilités afin de garantir l’efficacité du traitement et la neutralité des effets collatéraux. Lors du dévoilement de la chapelle restaurée, la semaine dernière, Monica Bietti, ancienne directrice du musée des chapelles des Médicis qui a dirigé l’opération, a expliqué : « La restauration d’un des lieux le plus symbolique de l’art exige du savoir, de l’expérience et de la science, combinés avec des qualités sensibles et de l’intelligence. Pour cette raison, le travail a été testé dès le départ, puis soumis à des contrôles optiques, méthodologiques et scientifiques constants ».

Tests de bactéries réalisés sur l’autel de la chapelle des Médicis et résultats. Photo publiée avec l’aimable autorisation de l’ENEA.

Appliquée grâce à un gel, la bactérie SH7 s’est révélée particulièrement efficace pour venir à bout des résidus de matières organiques. « SH7 a mangé Alessandro », a ainsi déclaré l’année dernière Monica Bietti au « New York Times ». Une bien triste fin pour la légende noire de ce prince mal-aimé, né d’une union illégitime et assassiné à 26 ans par Lorenzino « Lorenzaccio » de Médicis.

Les bactéries au secours du patrimoine

A priori, on serait tenté de dire que la bactérie, à l’image de la moisissure, de l’eau et des tremblements de terre, est un ennemi naturel et historique de l’œuvre d’art. Il suffit pour cela de penser à la grotte de Lascaux, « chapelle Sixtine de l’art pariétal », fermée définitivement au public à cause d’une infestation microbiologique qui menace ses pigments vieux de 18 000 ans. Mais la nature fournit parfois à l’homme de précieux antidotes pour sauvegarder, quelques siècles encore, ses créations. En 2016, huit étudiantes de l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Toulouse (Haute-Garonne) et de l’université Toulouse-III-Paul-Sabatier proposaient de sauver Lascaux à l’aide d’une bactérie modifiée capable de limiter la progression des champignons. En 2018, une équipe de chercheurs de l’université de Ferrare tentait de prévenir la dégradation des peintures grâce à la pulvérisation d’une bactérie sur la surface de la toile. Répondant au doux nom de Bacillus subtilis, elle permettrait d’empêcher le développement de micro-organismes à l’origine de la destruction des pigments. L’hypothèse avait notamment été éprouvée sur un tableau de Carlo Bonni, un Couronnement de la Vierge, exécuté en 1620. On avait même envisagé que cette bactérie puisse être utilisée comme traitement préventif pour limiter les infestations.

Enquêtes colorimétriques sur la statue de L’Aurore du monument funéraire de Lorenzo, du d’Urbino. Photo publiée avec l’aimable autorisation du CNR

Depuis des dizaines d’années, des bactéries sont utilisées dans le cadre de travaux de restauration de monuments en pierre calcaire. Appelées biominéralisation, cette technique s’appuie sur un phénomène naturel, la carbonatogénèse, selon lequel les bactéries présentes dans la pierre calcaire sont capables de fabriquer du carbonate de calcium. Les bactéries sont pulvérisées à la surface de la pierre et vont en régénérer l’épiderme, sans altération de forme ni de couleur. L’identification de ces bactéries calcifiantes, dès les années 1990, a mené en 2014 une équipe de chercheurs de l’Université de Grenade à mettre au point un procédé de bioconsolidation qui utilise les bactéries déjà présentes naturellement dans la roche.
Plus récemment, en août 2020, la biologiste Anna Rosa Sprocati, qui a également travaillé sur la chapelle des Médicis, a isolé une bactérie sur un site industriel près de Naples pour restaurer le monumental relief en marbre La Rencontre entre Léon Ier le Grand et Attila, conservé à Saint-Pierre de Rome et exécuté par Alessandro Algardi vers 1646-1653). Ceci a permis de débarrasser l’œuvre des couches de cire accumulées au fil des siècle à cause de la présence de bougies votives.

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