Tolkien chez Aubusson : la Cité internationale de la tapisserie révèle son premier tapis

« Cela lui aurait beaucoup plu, il aimait beaucoup l’artisanat et j’avais toujours pensé que ses dessins se prêtaient à un traitement textile », explique Baillie Tolkien. Une fois de plus, la belle-fille et ayant droits de J. R. R. Tolkien (1892-1973), un des plus grands auteurs d’aventure fantasy du XXe siècle, était à Aubusson (Creuse), ce vendredi 4 juin, pour assister à la tombée de métier (moment où les fils de chaîne sont coupés afin de dérouler une œuvre tissée) d’un tapis de la tenture « Aubusson tisse Tolkien ». Après la réalisation de tapisseries inspirées de dessins originaux de Tolkien illustrant Les Lettres du Père Noël (1920-1942), Le Hobbit (1937) ou encore Le Seigneur des anneaux (1954-1955), la Cité internationale de la tapisserie a présenté le premier tapis de la tenture, adaptant une illustration d’une dizaine de centimètres de l’ouvrage posthume Le Silmarillion (1977) pour en faire un tapis de 4,60 x 3,30 mètres.

Un tapis de l’Atlantide tolkienesque devenu réalité

607 000 nœuds de laine, 1600 heures, 20 couleurs, 2 cartonnières, 3 velouteuses : après 4 mois de travail, l’équipe de la manufacture d’Aubusson Robert Four, qui perpétue le savoir-faire creusois, labellisé Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en 2009, a présenté le premier tapis de la tenture « Aubusson tisse Tolkien », intitulé Númenórean. Après des œuvres représentant le Père Noël ou encore les péripéties de Bilbo le Hobbit, la Cité internationale de la tapisserie et le Tolkien Estate ont choisi conjointement d’adapter un dessin du créateur des mondes issu du Silmarillion, ouvrage commencé dans les années 1910 et travaillé par auteur jusqu’à sa mort en 1973 puis publié par son fils Christopher Tolkien, qui retrace la genèse et les Premiers Âges de la Terre du Milieu.

« Elendil fit tout ce qu’avait ordonné son père, ses navires furent placés sur la côte Est du pays, les Fidèles y firent monter leurs femmes, leurs enfants, leurs biens de valeur et beaucoup de marchandises. Il y avait là nombre d’objets très beaux et de grand pouvoir, tels que les avaient produits les Numenoréens aux jours de leur sagesse, des coupes, des bijoux et des rouleaux où le savoir était inscrit en lettres rouges et noires. Il y avait les Sept Pierres, le don des Eldar, et le navire d’Isildur portait l’Arbre encore jeune, le rejeton du Beau Nimloth. » extrait d’Akallabêth, « La chute de Numenor » dans Le Silmarillion

J. R. R. Tolkien, Númenórean Carpet © The Tolkien Estate Ltd

Non figurative, la mystérieuse œuvre aux formes florales et géométriques inspirées de l’art néo-médiéval évoque un tapis, fruit de la grandeur du royaume insulaire légendaire de Númenor avant sa chute. Atlantide tolkienesque, l’île est située au large des rives occidentales de la Terre du Milieu, dans la Grande Mer. Principalement des hommes, les Númenóréens sont, au Second Âge, une civilisation brillante et avancée, notamment dans les domaines de la science et de l’artisanat, en témoigne le tapis dessiné par Tolkien. Composé de seulement quelques couleurs pures, dans la tradition de la tapisserie médiévale, et d’arabesques, frises, rosaces, palmettes cachemire, losanges et entrelacs, le tapis Númenórean, élément de mobilier décoratif fictif dessiné par l’auteur, aurait pu être mandaté par Tolkien lui-même. « Il ne se considérait pas comme un artiste. Il ne faisait pas ces dessins pour illustrer ses livres mais pour s’amuser, tel un accident de ses talents de dessinateur », précise la belle-fille de l’auteur. « Il aurait été ravi qu’un aspect de son œuvre soit réalisé pour de vrai. Aubusson peut être fier de ses savoir-faire exceptionnels. »

Lissière découpant le tapis Númenórean lors de la tombée de métier. ©Agathe Hakoun

Éviter qu’une rose ne devienne un chou

« Aubusson tisse Tolkien » représente une véritable aventure tissière. En 2016, à partir de 54 illustrations conservés à la Bodleian Library d’Oxford, la Cité internationale de la tapisserie et le Tolkien Estate ont choisi 14 dessins aux qualités historiques, patrimoniales et techniques pour former la tenture de l’exceptionnel projet et recréer un cycle narratif au sujet contemporain mais convoquant les savoir-faire d’Aubusson. Depuis, la plupart des tapisseries ont été réalisées en grande partie et deux nouvelles tapisseries ainsi qu’un tapis supplémentaire ont été ajoutés au programme.

Baillie Tolkien devant le tapis Númenórean. ©Agathe Hakoun

« La tapisserie a le pouvoir de rendre les dessins grandioses », commente Baillie Tolkien

Dans ce projet, l’un des challenges relevés par les ateliers d’Aubusson a été de réussir à interpréter les petits formats des dessins pour en faire des œuvres tissées de plusieurs mètres carrés restituant l’esprit de l’univers de Tolkien, permettant aux spectateurs d’entrer dans le paysage des œuvres de l’auteur, « en évitant qu’une rose devienne un chou », précise Emmanuel Gérard, directeur de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson. Car il ne s’agit pas de transposer une illustration et de l’agrandir bêtement mais de la retravailler pour créer une interprétation textile de l’œuvre, fidèle à l’originale, qui s’inscrit dans la tradition de l’École nationale d’art décoratif d’Aubusson.

Copie du dessin original de Tolkien et chapelet du tapis Númenórean avec lesquels ont travaillé les cartonnières, le maître teinturier et les velouteuses de la manufacture Robert Four. ©Agathe Hakoun

La manufacture Robert Four, la communauté de la Savonnerie d’Aubusson

Pour créer le premier tapis du cycle narratif et poursuivre l’aventure tissière d’« Aubusson tisse Tolkien », la manufacture Robert Four a fait appel à son équipe d’exception. Du carton carroyé au tapis au point noué, dit de Savonnerie, Númenórean atteste de la grande technicité des artisans de l’atelier. Pour créer cette œuvre unique, Bernadette Jacques, Nathalie Paquet et Pauline Parisse, trois velouteuses (tissières réalisant le point de velours) ont noué chaque jour point à point le tapis sur un métier de haute-lice. Telle « la communauté de la Savonnerie d’Aubusson », selon les mots de son président Pierre-Olivier Four, la manufacture Robert Four (fondée en 1952) est la seule à préserver, maintenir et transmettre le savoir-faire aubussonnais de la tradition française du tapis de Savonnerie. Produisant autant des œuvres classiques que contemporaines aux côtés d’artistes comme Le Corbusier ou Pierre Marie, la manufacture est un lieu de création artistique et de transmission du geste formant des lissiers, teinturiers et cartonniers.

En attendant l’agrandissement de la Cité internationale de la tapisserie, le tapis Númenórean sera exposé aux côtés des autres tapisseries dans les salles permanentes du musée. ©Agathe Hakoun

Dès le 10 juin prochain, le tapis Númenórean sera visible dans les salles de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson, aux côtés de cinq autres actuellement exposées. Si certaines sont prêtées pour des expositions temporaires (notamment au Palais idéal du Facteur Cheval où se prépare « Fantaisies héroïques »), une fois la tenture terminée, celle-ci sera exposée dans une future salle dédiée à la Cité. L’extraordinaire ensemble pourra également voyager pour d’exceptionnels prêts à Oxford, voire au prestigieux Getty Museum de Los Angeles, qui suit l’opération depuis ses débuts. À présent, les ateliers d’Aubusson doivent terminer plusieurs tapisseries et le second tapis, qui représentera une carte de la Terre du Milieu, pour proposer aux visiteurs de la Cité internationale de la tapisserie un voyage à la fois en Terre du Milieu et dans le précieux savoir-faire creusois.

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