Réouverture du Cyclop de Tinguely : une restauration titanesque

Des entrailles de la terre émerge une tête géante au visage facetté de miroirs, qui culmine à vingt-deux mètres, au milieu des arbres du Bois des Pauvres, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Fermé au public depuis septembre 2020, l’impressionnant Cyclop nécessitait d’importants travaux de restauration, portés par le Centre national des arts plastiques (Cnap), avec le soutien du ministère de la Culture et de plusieurs mécènes (pour un budget global de 1,2 M€).

La naissance du Cyclop

Ce projet fou de Jean Tinguely (1925-1991) est né d’un rêve partagé avec son compatriote Bernhard Luginbühl. Encouragé par sa compagne Niki de Saint Phalle, l’artiste suisse entreprend en 1969 une œuvre collaborative, à l’intérieur de laquelle le public pourra circuler. Jusqu’en 1994, une quinzaine de ses amis, dont Arman, César, Daniel Spoerri, Jesús Rafael Soto, Jean-Pierre Raynaud, Rico Weber et Eva Aeppli, apporteront leur pierre à l’édifice, intégrant leurs propres créations à la structure en métal de la tête, à l’intérieur comme à l’ extérieur. Dès 1987, Tinguely et Niki de Saint Phalle font don de l’œuvre à l’État. Le Cyclop entre alors dans les collections du Fonds national d’art contemporain (Fnac), géré par le Cnap.

Sur le côté droit du Cyclop est visible L’Hommage aux déportés de Jean Tinguely et Eva Aeppli et l’Oreille de Bernhard Luginbühl ©Régis Grman © Adagp, Paris, 2021 / Cnap

Problèmes de conservation

Inaugurée en 1994 par François Mitterrand, cette sculpture composite pose très vite des problèmes de conservation, dus à l’altération de ses matériaux (béton, acier, verre, céramique, textile…) en proie aux aléas climatiques, à l’envahissement de la végétation, à la présence d’animaux qui viennent y nicher. « Malgré un entretien régulier et des interventions ponctuelles, l’œuvre nécessitait d’autres restaurations, dont nous avons établi le programme en dialogue avec les artistes ou leurs ayants droit », explique Aude Bodet, directrice du pôle Collection au Cnap. Terminé en mars dernier, le chantier a impliqué trois entreprises de maîtrise d’œuvre et mobilisé, pendant un an, une soixantaine d’artisans.

Vue du chantier de restauration de La Face aux miroirs ©Gérald de Vivies

Les interventions ont principalement concerné deux œuvres : La Face aux miroirs de Niki de Saint Phalle et L’Hommage aux déportés d’Eva Aeppli. La première, qui recouvre le visage du Cyclop, a commencé à se dégrader dès 1996, avec une altération du tain des miroirs et la colonisation des joints par de micro-organismes qui ont provoqué le détachement d’éléments. En 2012, les chutes devenant de plus en plus fréquentes, le Cnap décide faire poser un filet de sécurité.

Une opération titanesque

Deux ans plus tard, un rapport sanitaire est commandé au Laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) et, en 2015, la décision est prise, dès que les budgets le permettront, de remplacer les cinquante-cinq mille tesselles de miroir posées entre 1987 et 1991 par l’équipe de Niki de Saint Phalle. Chaque fragment déposé a été reproduit à l’identique, avec la même découpe sans angle droit, le même modelé. Un travail titanesque qui a bénéficié du mécénat de 3DO Reality Capture (pour le relevé 3D de la tête du Cyclop) et de Saint-Gobain, qui a mis à disposition les six cent vingt mètres carrés de miroirs nécessaires.

Vue de
face de la sculpture
imaginée par Jean
Tinguely en 1969
©Régis Grman.

La seconde opération d’envergure a concerné L’Hommage aux déportés, une évocation du drame de la Shoah. Sur une plateforme élevée à quinze mètres de hauteur, Jean Tinguely a installé un wagon des années 1930, rappelant ceux que les nazis utilisèrent pour la déportation des Juifs. À l’intérieur, Eva Aeppli a disposé une quinzaine de figures fantomatiques en soie blanche et velours marron. « L’isolation thermique du wagon a été revue, et la climatisation remplacée. Les sculptures ont été restaurées en atelier. Les têtes ont été redressées et ont ainsi retrouvé leur inclinaison d’origine, qui leur donne une expression mélancolique et digne », poursuit Aude Bodet.

Jean Tinguely, Le Cyclop, 1969-1994 FNAC 95419 Donation Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle à l’Etat en 1987 / Centre national des arts plastiques © Adagp, Paris, 2021 / Cnap

Par ailleurs, le programme incluait la révision de l’étanchéité des deux bassins, l’un au sommet du crâne du Cyclop (L’Hommage à Yves Klein), le second au sol, dans le prolongement de sa bouche. La plupart des autres œuvres, comme La Jauge de Jean-Pierre Raynaud, L’Hommage à Mai 68 de Larry Rivers ou le Pénétrable sonore de Jesús-Rafael Soto – une forêt de barres en aluminium suspendues au plafond –, ont fait l’objet d’un simple nettoyage. Philippe Bouveret a restauré lui-même son Tableau générique, et les sculptures entre art populaire et art brut du Piccolo Museo de Battista Podestà, dans l’escalier menant à La Chambre renversée de Daniel Spoerri, ont été consolidées. Quant aux céramiques qui ornent La Colonne de Niki de Saint Phalle, certains émaux colorés, usés par le gel, ont été remplacés. Le Cyclop est donc prêt à accueillir ses visiteurs. Il ne reste plus qu’à se perdre dans les méandres de son architecture labyrinthique, où chaque sculpture est une surprise.

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