Rationaliser l’espace : naissance d’un nouvel habitat populaire dans l’Allemagne des années 1920

Après la Première Guerre mondiale, la crise du logement frappe durement l’Allemagne, confrontée de surcroît à une dramatique dépression économique. La stabilisation offerte par la fin de l’hyperinflation rend possible, à partir de 1924, le lancement de grands projets immobiliers. Face à l’urgence, un double impératif d’efficacité et d’économie s’impose, auquel doivent répondre de nouvelles méthodes de construction. Cela n’interdit pas, au contraire, la réflexion sur l’évolution de l’habitat, en considération à la fois de l’hygiène et du confort. Et celle-ci implique aussi bien les partisans du modernisme que les tenants de la tradition regroupés dans l’école de Stuttgart.

Deux hommes dans la construction

Si l’histoire de l’architecture sous la République de Weimar est restée indissociablement liée à l’école du Bauhaus, créée par Walter Gropius, deux hommes ont joué un rôle central dans la construction de masse et dans l’essor de la rationalité et de la standardisation : Ernst May (1886-1970) et Martin Wagner (1885-1957). Le premier est nommé en 1925 chef de l’Office municipal du bâtiment de la ville de Francfort. Quelque 15 000 logements seront bâtis dans les cinq années suivantes sous sa responsabilité.

Vue de l’exposition du Centre Pompidou à Paris consacrée à la l’Allemagne des années 20 : Marcel Breuer, Chaise Piscator, 1927 © ASLM

Il pilote notamment le projet Das Neue Frankfurt, qui voit l’érection des cités Römerstadt, Praunheim, Westhausen et Höhenblick. À Römerstadt, si le plan d’urbanisme, adapté à la topographie du site, est d’inspiration traditionnelle, la ville présente une physionomie inédite. La préfabrication n’étant pas prévue sur ce chantier, le premier effort de simplification porte sur la conception, avec la mise au point d’un nombre réduit de plans-types et la rationalisation de l’utilisation de l’espace. La cité est ainsi composée de maisons à deux étages et d’immeubles à trois ou quatre étages, un même plan étant appliqué pour chaque type de gabarit. Mais cette relative uniformité s’accompagne de variations sur le second œuvre : marquises, escaliers…

Werner Mantz, Cité Kalkerfeld, Cologne : Immeubles résidentiels, vers 1930, tirage de 2013, Bonn, LVR-LandesMuseum. ©ASLM

Un désir de rationalisation

Les plans de May et de son équipe généralisent les innovations développées par l’architecte Otto Haesler, qui fut le pionnier non seulement du logement en bandes dans ses cités de Celle, près de Hanovre, mais aussi d’une nouvelle pensée de l’espace intérieur. En effet, contre l’usage de la Wohnküche, cette pièce commune organisée autour de la cuisine, Haesler introduit la cuisine séparée, laquelle est reprise dans les cités de Francfort. Sur cet espace réduit de six mètres carrés environ, se concentre le désir de rationalisation. Pour ce faire, May engage Margarete Schütte-Lihotzky (1897-2000).

Cuisine de Francfort issue de la cité-lotissement Bornheimer Hang d’Ernst May, Pestalozzistrabe, Francfort-sur-le-Main, 1926 ©ASLM

Prenant exemple sur les cuisines des wagons-restaurants, sa cuisine tout équipée est conçue comme un lieu de production où toutes les fonctions sont envisagées sous l’angle de l’efficacité et de l’ergonomie. Schütte-Lihotzky y ajoute nombre d’accessoires nouveaux, comme la cuisinière électrique, les rangements encastrés ou la planche à repasser rabattable. À Praunheim et à Höhenblick, Ernst May peut, dès 1927, mettre en œuvre une construction par panneaux préfabriqués en béton, le « Système May », qui marque l’approfondissement de la rationalisation. Celle-ci est également au cœur du travail et des réflexions de Martin Wagner. Responsable de l’urbanisme du Grand Berlin à partir de 1926, ce dernier est aussi le directeur de la GEHAG, une société de construction coopérative fondée par les syndicats sociaux-démocrates.

Construction à bas prix

L’édification d’un millier de logements dans le secteur de Berlin-Britz sert de vitrine aux conceptions défendues par la GEHAG. Là, l’objectif est d’abaisser les coûts de construction en jouant sur trois variables : un nombre de plans limité, des éléments de construction standardisés et une organisation rationnelle du chantier, soit exactement les idées promues au même moment à Francfort. Aménagée selon le principe des cités jardins, la cité du Fer à cheval associe immeubles collectifs et maisons individuelles en bandes.

Carl-Hermann Rudloff, Römerstadt, Immeuble avec magasins dans la Handrianstrasse, vers 1930, photographie, 21,5 x 11,3 cm, Francfort-sur-le-Main, Ernst-May Gesellschaft. ©ASLM

L’architecte Bruno Taut (1880-1938), connu pour ses projets utopiques, occupe une place centrale dans ce chantier. Il y applique les principes du Zeilenbau, soit la construction en rangées : les maisons sont strictement alignées en rangs parallèles selon un axe nord-sud, perpendiculairement aux voies d’accès principales afin d’assurer aux habitants un maximum de soleil, d’air et de tranquillité. L’historien Richard Pommer y voit à juste titre « une allégorie de l’homme transformé en objet mécanique, et mesurable en nombre d’heures d’ensoleillement, en mètres cubes d’air et en coûts de construction de rues » (Les Années 20).

Un enjeu technique, économique et esthétique

Dans ce projet, et dans les suivants pour le secteur de Berlin-Zehlendorf, la standardisation concerne d’abord les plans des différents types de logements. Comme le relève l’historienne Christine Mengin (Guerre du toit et modernité architecturale), « l’organisation du logement, de taille modeste, est une transcription, sur une superficie réduite, de l’habitation bourgeoise. À la différence de l’habitat populaire traditionnel et de l’habitat ouvrier (sans entrée, sans sanitaires, avec une Wohnküche), chaque logement comprend une entrée, une cuisine indépendante, une salle de bains, une salle de séjour et pour chacun un lieu d’intimité : chambre à coucher conjugale et chambres d’enfant, plus petites. »

Carl-Hermann Rudloff et Ernst May, La rue Am Forum dans la Römerstadt, Francfort-sur-leMain, vers 1929 ©ASLM

L’effort de standardisation porte également sur le second œuvre et s’inscrit dans une politique nationale. En effet, depuis 1918, la Commission nationale de normalisation élabore des normes standard pour portes, fenêtres, escaliers, poutres, gouttières, etc. Et les maîtres d’œuvre berlinois se conforment à ces prescriptions pour les fenêtres et les portes, quand l’escalier dessiné par Taut est un modèle conçu spécifiquement pour la GEHAG. Encore une fois, tout n’est pas monotone dans cette cité du Fer à cheval. « Les 472 maisons, construites en briques, sont crépies de différentes couleurs : rouge, jaune et bleu, observe Christine Mengin. Les maisons en bandes sont alignées avec des variations et des effets de paires et de miroirs fuyant tout ordonnancement systématique. L’encadrement de briques unit les deux maisons en miroir. » En revanche, les immeubles collectifs présentent un visage plus uniforme, sans exclure la couleur.

Des entreprises artisanales

Les chantiers emblématiques de Berlin restent néanmoins en deçà des ambitions de ses promoteurs. En effet, l’industrialisation attendue n’a pas été possible à mettre en œuvre, car les nombreuses entreprises artisanales intervenant sur le chantier n’y voyaient aucun intérêt et préféraient s’en tenir à la maçonnerie traditionnelle. La recherche d’une organisation scientifique du chantier, inspirée par le taylorisme, n’en demeure pas moins une aspiration largement partagée par les architectes, à l’instar de Walter Gropius. Dans le quartier expérimental de Dessau Törten, qu’il construit entre 1928 et 1930, il s’appuie sur une décomposition rationnelle de la chaîne de production sur le modèle industriel : d’une part, des brigades spécialisées construisent plusieurs maisons simultanément au cours d’une même phase de construction ; d’autre part, des éléments de construction comme les poutrelles en béton sont fabriqués sur place et transportés avec un petit wagon et par grue.

Ernst May, Une habitation moderne, Innendekoration , 38ème année, n°1, 1927 ©ASLM

À considérer l’ensemble de ces réalisations, il semble évident que l’enjeu n’était pas seulement technique et économique, mais bien esthétique. Une esthétique qui exprime la rationalité et lorgne vers la pureté des productions industrielles tant vantées en France par Le Corbusier : automobile, avion, paquebot… Comme le résumait un critique de cette période, « les façades tranquilles, la volumétrie cubique, les lignes simples, les toits plats correspondent à la sensibilité laconique de l’époque ».

« Allemagne – Années 1920 / Nouvelle Objectivité – August Sander »
Centre Pompidou
Galerie 1, niveau 6, 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Jusqu’au 5 septembre 2022

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