Picasso, peintre de l’enfance : étude du tableau Maya à la poupée et au cheval

Les œuvres du maître disent toute la fraîcheur, la tendresse amusée, l’acuité de son regard sur ces petits êtres pleins de vie et d’avenir qui le fascinaient, lui qui avait en horreur la vieillesse, la maladie et la mort. De Paul, son premier né, il avait donné des portraits enchanteurs, dans les années 1920 : Paul habillé en arlequin, en Pierrot… Années d’un bonheur et d’une tranquillité domestiques qui devaient s’évanouir la décennie suivante. En effet, ses relations avec la mère de Paul, son épouse Olga Khokhlova, se sont dégradées. Car il a rencontré en 1926 une jeune femme de 17 ans. La blondeur, les formes opulentes et sveltes, le regard clair de Marie-Thérèse Walter vont durablement illuminer son œuvre.

Crise personnelle sur fond de guerre civile

De leurs amours naît, en 1935, une petite fille, Maya, de son vrai nom María de la Concepción. Cet événement précipite la séparation d’avec Olga. Cependant, pour ne pas compromettre ses droits, dans l’attente d’un divorce qui finalement ne se fera jamais, il continue de résider au domicile conjugal, tout en cachant à son entourage l’existence de sa maîtresse et de son enfant. Bientôt, une nouvelle-venue va encore compliquer le quotidien vaudevillesque de Pablo, la brune Dora Maar… La crise personnelle se double d’une tragédie nationale : la guerre civile éclate en Espagne, en juillet 1936. L’année suivante, c’est le massacre de Guernica, perpétré par les avions allemands alliés de Franco. On sait comment le peintre y répondit.

Pablo Picasso, Maya au bateau, Paris, 5 février 1938 © Yageo Foundation Collection, Taïwan © Succession Picasso 2022

Un heureux père

Picasso est un homme plein d’ambivalences. Son émotion et son engagement bien réels devant ces évènements et ceux qui vont suivre, à l’échelle mondiale, ne l’empêchent pas, pour peu que ses soucis personnels s’aplanissent, de goûter son bonheur d’homme amoureux, d’artiste fécond et reconnu, et de papa heureux. Car il adore sa fille, elle est un vrai rayon de soleil dans une période qu’il a lui-même qualifiée « la pire de toute [son] existence ». En plus de l’atelier de la rue des Grands-Augustins, il dispose alors d’un autre lieu, à l’écart de la capitale : une vieille ferme, mise à sa disposition par Ambroise Vollard, au Tremblay-sur-Mauldre, près de Montfort-l’Amaury. Il y travaille, y reçoit Marie-Thérèse et leur fille. C’est là qu’en janvier et février 1938, il peint une série de toiles représentant Maya avec ses jouets, une poupée, un bateau, un petit cheval.

Marie-Thérèse Walter, Pablo Picasso et Maya, Clinique du Belvédère, Boulogne-Billancourt, 6 septembre 1935 © Archives Maya Widmaier-Ruiz-Picasso © Succession Picasso 2022

La succession des dates, parfois espacées de quelques jours à peine, montre que le peintre travaillait très vite. De fait, ces toiles ont quelque chose d’instantané, prenant place dans la longue suite d’œuvres consacrées à Maya, depuis les ravissants dessins la représentant à l’âge de trois mois, jusqu’aux portraits de l’adolescente et de la jeune adulte. Elles ont l’esprit de l’instantané, mais pas toujours la forme ; celle qui nous occupe ici est en tout cas très construite.  Maya est assise par terre, face au spectateur. Elle se détache sur un fond uni, vert-bleu glacé, qu’on verrait plutôt sur une affiche publicitaire. Une couleur « pop » avant la lettre. L’enfant tient la pose, serrant dans ses bras sa poupée et son cheval, avec ce geste si caractéristique des petits enfants, jaloux de tenir toutes leurs possessions ensemble.

Pablo Picasso, Maya à la poupée et au cheval, Paris, 1938, Collection particulière © Succession Picasso 2022

À cette époque, l’artiste s’exprime dans une sorte de synthèse picassienne au vocabulaire formel très riche, puisant dans la multiplicité des styles, des techniques et des recherches menées antérieurement : cubisme, néoclassicisme, surréalisme, collage, assemblage, sculpture… Ici, on constate l’héritage du cubisme synthétique dans les plans des habits, robe et chaussettes, posés à plat, comme s’il s’agissait de morceaux de tissu ou de papier imprimé, collés sur la toile. Ces effets de réel se conjuguent au réalisme de la description des jouets et de détails pleins de relief comme les nœuds attachant les couettes de la fillette.

Détails

Un fond neutre
D’un bleu-vert froid, le fond, comme le plan du sol marron, est un plan uniforme et neutre, dépourvu de toute suggestion d’espace.

Comme des papiers collés
Le motif de la robe à carreaux et celui des chaussettes sont peints à plat, comme s’il s’agissait de papiers collés, selon un procédé fréquent à la période du cubisme synthétique.

Le visage : animé
Sont ici combinées les vues de profil, de face et de trois quarts. Des modelés pseudo-naturalistes animent la joue, les pommettes, les arcades sourcilières.

Des yeux qui flottent
Vus de face, mais décalés en hauteur, les yeux immenses semblent ne pas avoir de place fixe, flotter, et cette impression de mobilité s’étend à tout le visage.

L’enfant de Maya
Les profils de Maya et de la poupée sont imbriqués l’un dans l’autre ; ce détail dit tout du désir de la fillette faisant de son jouet, son enfant à elle.

Une touche de gaité
Les nœuds dans les cheveux sont comme des notes brèves dont le tintement résonne, égaye et allège toute la composition.

Mais, bien sûr, c’est le visage de celle-ci qui s’impose à notre attention. Avec une intensité hypnotique. Selon un procédé souvent éprouvé depuis ses débuts cubistes, Picasso peint à la fois la face et le profil de ce visage. Il y ajoute même une vue de trois-quarts, pour la bouche. Le profil est rigoureusement celui de Maya, tel que nous le livrent les photographies d’elle, à toutes les époques. Le visage est animé de modelés et d’ombres qui le rendent très vivant. Et les yeux… Ces yeux bleus rappelant ceux de la mère, semblent flotter sur le visage, et même glisser dans l’espace, véritables aimants desquels le spectateur peine à détacher son regard.

Pablo Picasso, Oiseau, 1947-1948, Collection particulière © Succession Picasso 2022

Maya sur les deux tableaux

L’exposition du musée Picasso est en deux volets. L’un est consacré à Maya, ses rapports avec son père et sa place dans l’œuvre de celui-ci. On peut y voir, parmi de nombreuses œuvres, différentes versions de Maya à la poupée, mais aussi quantité d’archives et d’émouvantes figurines en papier fabriquées par l’artiste pour sa petite fille. L’autre volet est consacré à la dation que Maya Ruiz-Picasso vient de faire au musée, composée de neuf œuvres (six peintures, deux sculptures et un carnet de dessins). On remarque en particulier un impressionnant portrait de Don Jose Ruiz, père de l’artiste, de 1895.

Pablo Picasso, Tête d’homme, Mougins, 31 juillet 1971, Musée national Picasso-Paris,
Dation Maya Ruiz-Picasso 2021, © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/
Rachel Prat, © Succession Picasso 2022

À voir

« Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo » et « Nouveaux chefs-d’œuvre. La Dation Maya Ruiz-Picasso »
Musée national Picasso-Paris
www.museepicassoparis.fr
du 16 avril au 1er janvier 2023

À lire

Nouveaux chefs-d’œuvre. La dation Maya Ruiz-Picasso, ouvrage collectif sous la direction d’Emilia Philippot, éd. Skira (128 pp., 25 €).
Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo, ouvrage collectif sous la direction d’Emilia Philippot et Diana Widmaier-Picasso, éd. Skira (en français et en anglais, 288 pp., 45 €).

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