Picasso, Miró, Chagall : 10 chefs-d’œuvre incontournables du musée d’art moderne de Céret

Au terme de deux années de travaux, le musée d’art moderne de Céret rouvre ses portes agrandi et doté d’une nouvelle aile destinée aux expositions temporaires. Sa collection historique est le reflet de l’aventure artistique de la ville. Picasso, Braque, Herbin, Masson, Soutine, Loutreuil ou encore Dufy ont posé les yeux sur ces paysages baignés de lumière et en ont tiré une source d’inspiration tout au long du XXe siècle. L’institution s’est également ouverte à l’art contemporain, attentif notamment aux artistes catalans et aux mouvements artistiques du sud de la France. Découvrez 10 chefs-d’œuvre incontournables de ce musée créé en 1950 dans un ancien couvent des Carmes du XVIIe siècle.

1. Auguste Herbin, Paysage de Céret, 1913

Œuvre transitoire entre le cubisme et la voie de l’abstraction qui le mènera, à partir de 1917, vers des compositions purement géométriques évacuant toute référence au réel, ce tableau est réalisé lors du premier séjour d’Auguste Herbin (1882-1960) à Céret, où il reviendra ensuite entre 1918 et 1923. En 1913, il peint plusieurs vues, dont Les Trois Arbres, également conservé au musée, et Paysage de Céret. Les lieux représentés restent identifiables, du pont de chemin de fer à la rivière du Tech, en passant par le mont Canigou au fond. Faisant fi de toute règle de perspective traditionnelle, l’artiste construit son tableau par une imbrication complexe de plans rectilignes aux couleurs vives et franches, inspirées par la lumière méditerranéenne.

Auguste Herbin, Paysage de Céret, 1913, huile sur toile, 94 x 91,5 cm

2. André Masson, Rue de Céret, 1919

On connaît surtout d’André Masson (1896-1987) sa période surréaliste, moins les œuvres figuratives de ses débuts, marquées par les recherches formelles de Paul Cézanne. En 1919, il est en route pour Barcelone aux côtés de son ami Maurice Loutreuil, avec l’idée d’embarquer clandestinement pour l’Inde. Les deux hommes, sans un sou, s’arrêtent finalement à Collioure et découvrent Céret en mars. André Masson y rencontre Chaïm Soutine et celle qui deviendra sa femme, Odette Caballé. Il n’a que vingt-trois ans quand il peint cette rue déserte observée en plongée. Le tableau est rythmé par les aplats orange des toitures, le jeu des ombres violacées et de la lumière crue, les lignes obliques qui créent la perspective et la profondeur de champ.

André Masson, Rue de Céret, 1919, huile sur toile, 92 x 65 cm

3. Raoul Dufy, Paysage à Céret, l’église, 1940

On a souvent dit de lui qu’il était le peintre de la joie de vivre. Le contexte n’est pourtant pas des plus réjouissants lorsque Raoul Dufy (1877-1953) exécute ce tableau. Fuyant Paris à cause de la guerre, il se réfugie à Céret. Pierre Brune le dirige alors vers le Dr Nicolau, à Perpignan, qui soignera sa polyarthrite. Malgré la période troublée par le début de la Seconde Guerre mondiale, la ville semble être un havre de paix. Vue depuis le ravin des Tins, l’église Saint-Pierre apparaît dans son cadre verdoyant. Le style de Dufy est immédiatement reconnaissable, à cette façon de dissocier légèrement la couleur de la ligne qui n’est jamais un simple contour. Libre et indépendant, le trait dynamise les motifs. L’usage très dilué de la gouache laisserait presque penser qu’il s’agit d’une aquarelle.

Raoul Dufy, Paysage à Céret, l’église, 1940, Gouache sur papier, 42 x 56 cm

4. Pablo Picasso, Coupelles tauromachiques, 1953

Réalisé à l’atelier Madoura, à Vallauris, ce corpus de vingt-neuf céramiques sur le thème de la tauromachie est considéré, à juste titre, comme le joyau des collections. Pablo Picasso (1881-1973) les a offertes à Pierre Brune en août 1953, l’année de leur création. Si la vision d’ensemble a de quoi impressionner, chaque coupelle mérite une étude attentive. Car loin de se contenter de décorer de modestes objets, Picasso s’empare de leur forme, de leur cavité, pour les intégrer à des principes de composition où il réinvente les perspectives. La coupelle figure tour à tour l’arène et ses gradins, un œil humain dont les paupières s’ouvrent sur le spectacle, ou la course du soleil et de la lune – le décor s’inscrivant, selon les cas, dans un cercle, une ellipse ou un croissant. L’artiste multiplie les effets d’ombre et de lumière qui focalisent le regard sur la scène représentée, comme si celle-ci était éclairée d’un coup de projecteur. Dans une palette restreinte d’ocre, de marron et de noir – couleurs de la terre et des poteries antiques méditerranéennes –, Picasso décline l’un de ses sujets de prédilection – il a assisté à sa première corrida à l’âge de huit ans –, en s’attachant moins au déroulé du spectacle qu’à une figure en particulier : celle du picador (torero à cheval). Chefs-d’œuvre d’ingéniosité, les vingt-neuf coupelles sont présentées en six vitrines, qui correspondent aux six jours de leur création, entre le 12 et le 17 avril 1953.

Pablo Picasso, Coupelles tauromachiques, 12 au 17 avril 1953

5. Marc Chagall, Les Gens du voyage, 1968

Comme à son habitude, Marc Chagall (1887-1985) envahit l’espace, défie les lois de la pesanteur et réunit sur une même toile la plupart de ses motifs de prédilection : les animaux (poissons, oiseaux et chevaux), le cirque et les saltimbanques (les figures de l’écuyère et de la jongleuse), sans oublier d’évoquer le village de son enfance, Vitebsk, où il aimait assister aux spectacles des musiciens ambulants. Chagall est venu à Céret à plusieurs reprises entre 1928 et 1929. C’est ici qu’il a travaillé, entre autres, aux illustrations des Fables de La Fontaine commandées par Ambroise Vollard. Les Gens du voyage est une œuvre bien plus tardive, sans doute peinte à Paris. Il s’agit d’un dépôt du Musée national d’Art moderne (Centre Pompidou).

Marc Chagall, Les Gens du voyage, 1968, huile sur toile de lin

6. Joan Miró, Femme oiseau, 1972

En 1977, Joan Miró (1893-1983) manifeste sa volonté d’exposer au musée d’Art moderne de Céret, ville qu’il envisage comme une sorte de trait d’union entre Paris, où il a fréquenté les artistes d’avant-garde, et sa Catalogne natale. Il réalise alors un projet d’affiche (conservé dans les collections) et laisse à l’institution cette Femme oiseau, une gouache réalisée sur papier froissé, support qui donne à l’œuvre une texture particulière, tout en plis et reliefs. Dominée par un œil dont la pupille est cernée de blanc, la figure anthropomorphe composée de lignes et de formes noires se détache d’un fond animé de couleurs primaires plus diffuses. Ce thème a inspiré à l’artiste surréaliste de multiples variations peintes, gravées ou sculptées.

Joan Miró, Femme oiseau, 19 août 1972, Gouache sur papier froissé, 79 x 70 cm

7. Antoni Tàpies, Diptyque mural, 1990

Antoni Tàpies (1923-2012) considérait le tableau comme un mur. Une conception qui prend ici tout son sens, avec une œuvre en diptyque présentée à l’extérieur, de part et d’autre de l’entrée du musée. Elle résulte de la commande par la ville de Céret d’une pièce monumentale destinée à l’espace public.

Antoni Tàpies, Sans titre, 48 plaques, 300 x 400 x 2,5 cm

Sur deux grands panneaux en carreaux de lave émaillée, on retrouve l’essentiel du vocabulaire plastique de l’artiste catalan : un art du geste, minimaliste et expressif, associé à un univers de signes, de symboles, d’inscriptions rappelant le graffiti. À l’espace saturé de l’œuvre de gauche, répond l’épure de celle de droite qui, outre un mystérieux « A » surmonté d’une croix, porte l’inscription en lettres blanches « Museu d’art modern de Ceret ».

Antoni Tàpies, Sans titre, 54 plaques, 300 x 450 x 2,5 cm

8. Claude Viallat, Sans titre, non daté

Dans les années 1960, l’heure est au questionnement de la peinture. Les 37 artistes du groupe Supports/Surfaces – dont la première exposition a lieu au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1969 – en évacuent le sujet pour réfléchir à ses composants élémentaires. Figure emblématique du mouvement, Claude Viallat (né en 1936 à Nîmes) n’a cessé, au fil des années, de décliner sa célèbre forme répétée de rectangle irrégulier – entre l’osselet et le haricot –, dans une grande variété d’harmonies colorées travaillées au pochoir ou au pinceau et sur différents matériaux, bâches, sacs de farine, toiles de tente ou de parachute… Au moment de la première rénovation du musée, le plasticien a récupéré d’anciens rideaux, qu’il a peints à l’acrylique.

Claude Viallat, Sans titre, non daté, Acrylique sur drap, 185 x 187 cm

9. Vincent Bioulès, Les Platanes, le jour, 2006

Après des débuts au sein du groupe Supports/Surfaces, Vincent Bioulès (né en 1938) opère un virage radical dès le milieu des années 1970 en revenant à la peinture figurative. Cette toile, dont il existe une version nocturne, fait partie d’un ensemble de paysages réalisés à Céret pour l’exposition que le musée a consacrée au peintre pendant l’été 2006. Stylisés et sculptés par la lumière du soleil, les arbres créent une forêt urbaine dense qui laisse à peine entrevoir l’architecture et le ciel, dont l’azur méditerranéen fait écho à l’eau dans le caniveau. Irréelle, presque magique, celle-ci insuffle une touche de poésie à un tableau lumineux qui, par son format monumental, immerge véritablement le spectateur.

Vincent Bioulès, Les Platanes, le jour, 2006, huile sur toile, 302 x 202 cm

10. Najia Mehadji, Vague, 2018

Volute, Arabesque, Enroulement, Vague… Les titres de ses récentes séries donnent le ton. Après s’être intéressée à la géométrie et au monochrome, Najia Mehadji (née en 1950) développe depuis le début des années 2010 des séries autour du mouvement, du geste, de la matérialité de la peinture. L’artiste franco-marocaine s’inspire de la calligraphie orientale pour donner naissance à une écriture sculpturale aux courbes sensuelles, comme des rubans dont on verrait tour à tour l’endroit et l’envers. La dimension monumentale de ses compositions la rapproche aussi de la performance, presque de la danse. Ses tableaux n’engagent pas seulement la main, mais tout le corps. Najia Mehadji a bénéficié d’une exposition monographique au musée de Céret en 2018.

Najia Mehadji, Vague, 2018, acrylique sur toile, 162 x 300 cm

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