Picasso, Matisse, Chagall à Vallauris : les folles années d’une ville-atelier de légende

Connue depuis des siècles pour sa poterie culinaire, ses pignates (marmites), ses poêlons et ses toupins (pots) que la haute qualité de sa terre réfractaire rendait particulièrement résistants, Vallauris voit fleurir à la fin du XIXe siècle une production artistique entre éclectisme et Art Nouveau, avec l’atelier de Jérôme et Delphin Massier. Puis la crise frappe, l’aluminium chasse des cuisines la valeureuse terraille … L’espoir renaît à la fin des années 1930. Formée à l’école des Beaux-Arts de Lyon, Suzanne Doully fonde avec son époux Georges Ramié l’atelier Madoura. Son rayonnement sera exceptionnel, à la fois par sa production qui, au départ, réinterprète les formes traditionnelles de la poterie culinaire, et par son pouvoir d’attraction sur les talents de l’époque. En 1942, André Baud s’installe à son tour à Vallauris puis, en 1946, Roger Capron, autre figure importante de la renaissance de Vallauris, issu lui aussi de l’École nationale supérieure des Arts appliqués de Paris. Il travaillera un temps avec Robert Picault puis Jean Derval. Jacques Innocenti, Gilbert Portanier, Juliette Mazaudois et bien d’autres viennent grossir les rangs.

Une émulation des jeunes artistes

Pas toujours bien vu au début par les potiers locaux, cet arrivage de sang neuf, d’artistes venus d’horizons divers, va renouveler formes et couleurs. « Il y a une véritable émulation entre ces jeunes gens qui n’ont pas au départ de connaissance approfondie de la céramique et vont s’aventurer dans des directions que des céramistes expérimentés n’auraient peut-être pas osées », déclare Céline Graziani, directrice du musée Magnelli et commissaire de l’exposition. Cependant, le savoir-faire des artisans traditionnels reste crucial. Ainsi, initiée à la poterie par un céramiste local, Jean-Baptiste Chiapello, Suzanne Ramié travaille dès 1938 en collaboration avec Jules Agard, un ancien tourneur de l’atelier Massier. À l’Atelier du Tapis Vert, les époux Batigne sont secondés par Blaise Aïello, tourneur qui plus tard leur succédera…

Vase, table basse et assiette, Suzanne Ramié, Juliette Mazaudois et Gilbert Valentin. ©Sylvain Deleu

Dans le sillage de Picasso

En 1946, Picasso modèle quelques pièces à l’atelier Madoura. C’est le début d’une longue et fructueuse collaboration. Et d’un engouement extraordinaire pour Vallauris, que la venue du maître place sous les feux de l’actualité artistique la plus brûlante… Matisse, Miró, Chagall, Brauner, Édouard Pignon s’essaient à la céramique chez Madoura. Y défilent aussi écrivains et poètes, de Cocteau, qui grave un poème sur une assiette, à Paul Éluard ou Pierre Reverdy. La céramiste Guidette Carbonell y travaillera également. D’autres ateliers connaissent une production remarquable, tel le Tapis Vert, qui collabore avec des artistes comme le Hongrois Anton Prinner, Amédée Ozenfant, Vieira da Silva …Dans les années 1950, le nom de Vallauris est connu dans le monde entier, sa production largement diffusée.

Roger capron (1922 – 2006) Bouteille Table basse modèle navette vers 1959 collection Arnaud Serpollet ©Sylvain Deleu © ADAGP, Paris, 2021

« Il règne un esprit d’expérimentation, de recherche d’effets et de décors nouveaux, même dans des usines traditionnelles qui ont survécu à la crise des années 1930 et vont chercher des effets de surface, explorer de nouvelles voies, poursuit Sylvie Graziani. Par exemple, Granjean-Jourdan lance ses effets de décor en faux bois, Marius Giuge développe le décor « bullé » ». Dénommé aussi Vésuve, ce dernier consiste à superposer deux couches d’émail non miscibles, l’une sombre, l’autre claire. À la cuisson, celle-ci éclate en bulles qui laissent apparaître la couche de fond. L’opération délicate tient à la précision de la température de cuisson, quelques degrés d’écart peuvent tout anéantir… Picasso veut tout connaître des techniques, des cuissons, des engobes, de l’alquifoux (sulfure de plomb) qui donne leur lustre aux terres vernissées, des émaux. Il visite l’usine Lhospied de Golfe-Juan, fabrique d’émaux et de terres spéciales, et son laboratoire expérimental. Il grave la terre encore molle, modèle les vases tournés selon ses indications et leur imprime des formes sculpturales. Le succès est immédiat. Certains potiers succombent à la tentation de « faire du Picasso »

Formes et couleurs…

La production de Vallauris à son apogée montre une telle vitalité, une telle diversité, qu’on serait en peine d’en définir les grandes lignes. « Il est difficile de parler d’un style Vallauris, c’est un véritable foisonnement, qui part dans toutes les directions, acquiesce Céline Graziani. Ce qui peut caractériser cette production, ce sont ces formes qui se libèrent, le travail de surface et de graphisme. Davantage qu’un style à proprement parler, c’est l’enthousiasme qui transparaît dans des formes libérées, dans la diversité des expressions. » Dans la production des années 1940, on rencontrait encore fréquemment les formes simples de la poterie utilitaire traditionnelle, le décor en relief par application (cruche de l’atelier Callis, 1946-47), les terres monochromes simplement vernissées (pichet Coq de Suzanne Ramié, 1946), dont l’engouement a été porté par la création du musée des Arts et Traditions populaires en 1937. Mais dans les années 1950, c’est une explosion de couleurs vives, de formes audacieuses, voire agressives. Vallauris produit même du mobilier (tables basses formées de carreaux assemblés) et des céramiques destinées à l’architecture, domaines dans lesquels excelle encore Roger Capron. Rien de commun entre une lampe Taureau de Capron, aux cornes acérées, un jeu d’échecs d’inspiration égyptienne de Prinner, une assiette Hibou de Picasso, gravée sur fond noir mat, les vases percés en leur centre de Ramié, ou un plat d’André Baud préfigurant les Shadocks. Rien sinon l’essentiel : la fantaisie et la joie !

À VOIR

« Vallauris. La ville atelier 1938-1962 », musée Magnelli-musée de la céramique, place de la Libération, 06220 Vallauris, 04 93 64 71 83, du 3 juillet au 31 octobre.

À LIRE

Le catalogue de l’exposition, par Céline Graziani, Jean-Jacques Vattel, Karine Lacquement, éd. Silvana Editoriale (222 pp., 350 ill. env., 30 €).

Les + de l’exposition

Une vision synthétique de l’effervescence vallaurienne des années 1940-1950. Plus de 50 artistes, des pièces venues de collections privées et de quelques grands musées, Sèvres, les Arts décoratifs, Saint-Étienne…

Les –

Malgré la présence de mobilier et de céramiques architecturales, ce panorama haut en couleur n’aurait-il pu être ponctué de quelques œuvres repères – tapisseries, peinture ou design – participant de la même esthétique ?

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