Photo : une immersion spectaculaire dans l’Amazonie de Salgado au Palais des Papes d’Avignon

Le poumon de la planète part en fumée et emporte avec lui fleuves, montagnes, forêts et peuples dans un naufrage environnemental. Mais la nature et les hommes qu’elle abrite se tiennent debout. La beauté, aussi fragile soit-elle, perdure. C’est en tout cas de cette manière-là que se conçoit « Amazônia » de Sebastião Salgado. Présenté pour la première fois en France à la Philharmonie de Paris de mai à octobre 2021, l’évènement revient tout feu tout flamme au Palais des Papes d’Avignon. Les photographies de l’artiste, sublimées par une ambiance sonore de Jean-Michel Jarre, immergent entièrement le visiteur dans les forêts épaisses de l’Amazonie et près des autochtones qui la maintiennent en vie. Jusqu’au 30 novembre, Avignon se met aux couleurs de « l’Eldorado » sud-américain, dans un voyage aussi émouvant que spectaculaire.

Au nom de la Terre : Salgado géographe

Cette exposition est le fruit d’un travail de sept longues années, de 2013 à 2019, qui ont emporté Sebastião Salgado et sa femme Lélia Wanick-Salgado dans une quête éperdue de reconnaissance et de considération de l’Amazonie. Le couple, qui a réalisé au total 48 voyages dans la région, présente plus de 200 photos dans la Grande Chapelle du Palais des Papes. Une quantité impressionnante qui permet de dresser un vaste panorama de l’écosystème amazonien capturé par l’œil aiguisé du photographe franco-brésilien. Salgado, planant à bord de son avion, éblouit d’abord par la qualité de ses nombreuses photographies aériennes.

Sebastião Salgado, Îles Anavilhanas, îles boisées du Río Negro, État d’Amazonas, Brésil, 2009 ©Sebastião Salgado

Longtemps réduite à une vaste forêt plate, l’Amazonie est ici racontée à travers sa grande diversité topographique. Fleuves, montagnes et forêts défilent sous l’œil du spectateur, retenu en haleine par le précieux patrimoine naturel auquel il fait face. Des pluies torrentielles aux tapis de nuage qui caressent les sommets montagneux, l’éblouissement est total. Le photographe, reporter et explorateur embarque le visiteur dans un voyage sur des terres dont seul lui connait les secrets.

Le spectacle esthétique de l’Amazonie

C’est la cinquième fois que l’exposition est présentée dans le monde. Après la Philarmonie de Paris, Rome, Londres et Manchester, la commissaire Lélia Wanick-Salgado a dû composer avec l’espace de la Grande Chapelle du Palais des Papes d’Avignon, érigée par Clément VI au XIVe siècle. « Ici, au lieu de venir du ciel, les photos de Sebastião sortent de la terre : nous avons dû renoncer à les suspendre, pour les accrocher sur des cimaises. Il a fallu créer une structure métallique pour installer l’éclairage, tout en laissant voir ce monument, très minéral, qui se combine bien avec le thème de l’exposition », explique-t-elle. Grâce à une ambiance sonore mêlant les bruissements de la faune (oiseaux, singes, bruits parasites) et de l’environnement naturel (vent, pluie, orages), l’immersion est absolue. D’autres archives sonores, issues du Musée d’Ethnographie de Genève, diffusent voix, chants et instruments des communautés autochtones. Cette expérience auditive est le fruit du travail de Jean-Michel Jarre, connu pour avoir révolutionné la musique électronique en France dans les années 1970 et 1980. En reprenant les principes d’orchestration des sons éphémères et exotiques de la nature, le compositeur sublime les photographies par une musique atmosphérique troublante, dans la lignée de son album Oxygen (1976) ou encore de son titre Ethnicolor (1984).

Sebastião Salgado, Rio Negro, État d’Amazonas, Brésil, 2019 ©Sebastião Salgado

On le sait, l’Amazonie a longtemps été une source de fascination pour de nombreux chercheurs, explorateurs, voyageurs de passage ou réalisateurs. Mais sa mythologie a été rattrapée par l’actualité brûlante qui a fait d’elle un espace fragile, voire mourant. Malgré l’essoufflement du poumon de la planète, Salgado s’offre les moyens esthétiques de donner l’Amazonie en spectacle. Plus qu’un photographe reporter, il est un ensorceleur qui transforme tout ce qu’il touche en or. Avec lui, la nature est surnaturelle et surgit comme un décor tout droit sorti d’un film fantastique. Les nuages se creusent, dévoilent leur volume, leur épaisseur, et se laissent transpercer par une lumière quasi divine. Les fleuves, eux, ondulent dans la forêt comme les serpents dans l’herbe.

Sebastião Salgado, Rio Jutaí, État d’Amazonas, Brésil, 2017 ©Sebastião Salgado

Dès les premières œuvres du parcours, on reconnaît la patte de l’artiste, qui donne à ses sujets un aspect métallique et des contrastes intenses. Ses images extrêmement esthétisées, et à l’allure dramatique, montrent un photoreporter sensible aux jeux de texture et de volume. Et l’un des moyens de retranscrire cette dimension plastique, c’est le noir et blanc. Bien loin de ternir la richesse colorimétrique de la réalité, le monochrome lui permet de travailler sur l’essentiel de l’image, de se débarrasser de l’intervention intempestive des couleurs et de donner plus de volumes et de reliefs aux sujets capturés. Mais si le photographe s’immisce autant dans cette nature, il n’a pas de leçon à donner. Les seuls à écouter sont les Amérindiens.

Du photographe humaniste à l’ethnographe

L’Amazonie de Salgado apparaît comme un véritable décor propice à la contemplation. Mais dans cette faune idyllique, où le merveilleux surgit de nulle part, vivent hommes, femmes et enfants. Leur visage est mis en lumière dans plusieurs étapes du parcours. Salgado, en position privilégiée, montre ainsi ceux qu’on ne peut jamais toucher, jamais voir, les « invisibles » de la Terre. Les Horubo, les Ashaninka, les Awa Yawanka, les Guaja, les Xingu… Ces noms ne vous disent probablement rien. Ces tribus sont pourtant les muses du photographe, qui se fait leur porte-parole. Salgado en a rencontré 12 parmi les 192 recensées en Amazonie. À travers leur regard, derrière leur maquillage, ce sont eux qui parlent et qu’il faut écouter.

Sebastião Salgado, Famille Korubo, État d’Amazonas, Brésil, 2017 ©Sebastião Salgado

De nombreuses photographies les montrent dans des scènes de rituels. Vêtus de leurs habits traditionnels et fixant l’objectif d’un regard captivant, certains posent même dans un studio improvisé en plein air par l’artiste. Si le silence des photographies offre un dialogue particulièrement troublant avec le spectateur, les témoignages filmés présentés dans l’exposition permettent aux intervenants autochtones de raconter leur mode de vie, leur rapport au présent et leur crainte pour le futur. Parallèlement, deux salles de projections accueillent les portraits d’Amérindiens vivant dans ces écrins de verdure où le temps semble s’être suspendu, sur une musique d’Heitor Villa-Lobos (1887-1959) et une autre de Rodolfo Stroeter (né en 1958) choisies par le photographe.

Sebastião Salgado, Chaman Yanomami en rituel avant la montée vers le Pico da Neblina, État d’Amazonas, Brésil, 2014 ©Sebastião Salgado

À travers les photographies de Sebastião Salgado, les autochtones se font les gardiens du temps, les témoins du monde de l’origine, celui où l’Homme épouse son environnement naturel. Figure de proue de la défense de l’environnement, Salgado nous invite en filigrane à penser à l’avenir de la biodiversité et la place des humains dans le monde vivant. Le photographe et sa femme espèrent ainsi « stimuler une pensée et des actions en faveur de la préservation de cet inestimable patrimoine de l’humanité », explique Lélia Wanick-Salgado. Ces séries attestent également du travail d’un photographe humaniste, qui a déjà beaucoup travaillé sur les populations déplacées, les réfugiés, les migrants et les gens en exode. Les autochtones amazoniens seront-ils aussi amenés à quitter leurs terres si la situation l’oblige ? Si la question reste en suspens, l’exposition a pour vocation de « nourrir le débat sur l’avenir de la forêt amazonienne », précise Sebastião Salgado.

Sebastião Salgado, Indiens Marubo, Vallée de Javari, État d’Amazonas, Brésil, 1998 ©Sebastião Salgado

L’émerveillement n’est donc pas une fin en soi. Montrer la beauté de ces paysages est aussi un moyen pour le photographe d’en révéler la fragilité et de les maintenir, ne serait-ce qu’artificiellement, en vie. Mais à les regarder, ces terres, que le photographe a connues enfant avant qu’elles ne soient dévastées par l’exploitation agricole abusive, suscitent un questionnement politique : que restera-t-il de ces paysages face à la menace qui pèse sur eux ? Si l’exploitation économique et l’abandon politique de la région, encouragés par l’aveuglement climatosceptique du président Bolsonaro, atteint désormais un point critique pour sa survie, l’on espère que l’Amazonie n’aura pas, dans un futur proche, un arrière-goût de paradis perdu.

Exposition  « Amazônia »
Palais des Papes
Pl. du Palais, 84000 Avignon
www.palais-des-papes.com
Jusqu’au 30 novembre

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