Photo : Thomas Ruff, le trafiquant d’images

Ceci n’est pas un banc de sable, ni de la crème fouettée, mais la surface accidentée de la Planète rouge, scrutée dans les moindres détails par la sonde MRO (Mars Reconnaissance Orbiter) lancée en 2005 depuis la base de Cap Canaveral, en Floride. Pour en arriver là, Thomas Ruff, féru d’astronomie, a récupéré des scans noir et blanc très haute définition en accès libre sur le site de la Nasa, avant d’en modifier les teintes et perspectives. De sorte que ce lointain désert de cratères vu, non plus en plongée, mais de biais, n’a jamais semblé aussi beau, aussi proche. Que la série ma.r.s (2010- 2014) clôture sa rétrospective au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne (jusqu’au 28 août) n’est pas un hasard.

Quarante ans de création

Certes, ces zooms pastel sont récents. Mais leur ordre d’apparition dépend surtout de la technique qu’ils convoquent. « Plutôt que de suivre la chronologie de son œuvre, j’ai choisi de prendre en référence l’année de création du procédé ou de la source qu’elle interroge », explique le commissaire Alexandre Quoi, responsable du département scientifique du MAMC+ (première institution en France à honorer de la sorte Thomas Ruff depuis le Centre national de la photographie, en 1997). Un parti pris aussitôt validé par Ruff, lequel, décidément dans la déprise, l’a laissé exclure la moitié de ses trente-quatre séries, impossible à inscrire dans une temporalité précise.

Thomas Ruff, ma.r.s.05, 2010, C-print, 255 × 185 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris 2022

Quarante ans de création défilent et chroniquent, en creux, les progrès constants d’un médium encore jeune dont l’avenir, depuis le passage de l’analogique au numérique, marqué à mi-parcours, intrigue autant qu’il inquiète. Ambivalence qu’insinue le titre de l’exposition, « Métaphotographie », renvoyant à la puissance « conceptuelle, analytique, réflexive » d’une œuvre cérébrale habituée aux expériences limites : « Thomas fait des images au carré, des images d’images préexistantes. Elles n’existent pas réellement et sont le fruit d’une suite de transferts, de manipulations, de retouches diverses appliquées à une version antérieure. »

Au-delà de la photographie

Autant d’opérations qui situent sa photographie dans un au-delà, un état intermédiaire « entre le préalable et le résultat », loin de son objectivité présupposée. À ses débuts pourtant, Thomas Ruff, né en 1958 à Zell am Harmersbach, en pleine Forêt-Noire, adhère à la neutralité dépassionnée de l’image-document. Élève de Bernd Becher à la Kunstakademie de Düsseldorf entre 1977 et 1985, il hérite, comme ses camarades Andreas Gursky, Axel Hütte ou Candida Höfer, de ce regard frontal et froid caractéristique de l’École allemande. Ses premières séries observent scrupuleusement la même règle, dressant l’inventaire clinique d’intérieurs et de façades d’immeubles ordinaires.

Thomas Ruff, anderes Porträts Nr. 122/113, 1994/1995, Sérigraphie sur papier, 52 × 37 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris 2022
Thomas

Le virage est pris avec Portraits (1981- 1985), galerie de bustes hermétiques où filles et garçons de son entourage, l’air grave, fixent l’objectif dans leurs habits de tous les jours. Cinq d’entre eux nous toisent sur les hauts murs du musée : « Ce sont de simples photos d’identité, à ceci près qu’elles sont agrandies au point que leur présence muette nous absorbe », remarque Alexandre Quoi à propos de ces tirages, sur lesquels Ruff intervient juste assez pour saisir leur part de mensonge. Dès lors, il réemploie, emprunte, soit qu’il recadre des négatifs de l’Observatoire européen austral, réduisant l’atlas céleste de l’hémisphère Sud à une mer noire maculée de taches blanches plus ou moins flagrantes (Étoiles, 1989- 1992), soit qu’il découpe des clichés dans des journaux de langue allemande, aussitôt grossis et privés de légendes (Zeitungsfotos, 1990- 1991).

Thomas Ruff, Zeitungsfoto 315, 1991, C-print, 41 × 27,6 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris 2022

Du flou au pixel

Ailleurs, des sites pornographiques, sources d’informations parmi d’autres, lui fournissent des images professionnelles et amateurs de mauvaise qualité dont il floute le contenu explicite en trafiquant la structure pixel (nudes, 1999-2012). Laquelle est encore accusée dans jpegs (2004-2008), encyclopédie oscillant entre attentats, paysages exotiques et catastrophes naturelles.

Thomas Ruff, nudes lk18, 2000, C-print, 156 × 112 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris 2022

Il faut garder ses distances pour bien lire ces tableaux massifs qui exploitent à fond l’effet impressionniste du format de compression standard. Présent et futur proche n’éclipsent pas le passé chez Ruff, qui tire un trait d’union entre photogrammes, visions nocturnes ou satellites. À preuve, la série inédite Bonfils (2022), montrée à l’entrée. Devant ces reproductions de négatifs sur verre de la Maison Bonfils, studio familial ouvert en 1864 à Beyrouth, les traces du temps sautent, exprès, aux yeux. Les siècles passent et Ruff, dont l’ambition déclarée serait de « créer une version plastique du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert », n’en finit pas de deviser, sans foi mais avec méthode, sur le statut et la circulation des images.

Thomas Ruff, bonfils_04 – Vue générale du petit temple, détail de la porte. Thèbes (Medinet-Abou), Haute Égypte, 2021, C Print, 60 × 78 cm. Collection de l’artiste © ADAGP, Paris 2022

À VOIR

« Thomas Ruff , Méta-photographie »
MAMC+ Saint-Étienne Métropole, rue Fernand-Léger, 42270 Saint-Priest-en-Jarez
mamc.saint-etienne.fr
Jusqu’au 28 août

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