Photo : Steve McCurry, des hommes et des lieux

Le monde n’appartient pas à Steve McCurry, contrairement à ce que le titre de sa première rétrospective en France laisse supposer. Il en est en revanche un citoyen modèle, toujours à son chevet à 70 ans passés, témoin privilégié de ses splendeurs et misères. Pour preuve, 150 tirages répartis sur deux étages, certains au mur, la plupart sur pieds, comme une forêt de stèles semblant rétroéclairées. Il n’en fallait pas moins pour retracer l’itinéraire du reporter sans frontières, membre encore actif de l’agence Magnum, associé d’emblée au regard émeraude de Sharbat Gula, « Joconde afghane » au voile troué, croisée en 1984 dans le camp de réfugiés de Peshawar, au Pakistan. Repris en juin 1985 en une du « National Geographic » et depuis partout ailleurs, le portrait, flanqué de son double tiré 17 ans plus tard, figure sans surprise à la sélection de Biba Giacchetti : « C’est un parcours libre parmi les photographies iconiques de Steve, prévient la commissaire de l’exposition. Tout y est mélangé – les lieux, les dates, les cultures… ».

Les pieds sur terre

Tout, sauf son reportage en Afghanistan, qui occupe dans son entier la première salle, plongée comme les suivantes dans l’obscurité, sur une idée du scénographe Peter Bottazzi. Une dizaine de tirages (les seuls en noir et blanc) y chroniquent le quotidien de moudjahidines résistant à l’envahisseur russe dans les provinces de Nuristan et Kunar. Après avoir traversé clandestinement la frontière afghane, muni d’un couteau suisse et de pellicules qu’il rapportera cousues dans ses vêtements, McCurry passe trois semaines à leurs côtés, portant leur barbe et leurs habits. Publié dans le « New York Times » en décembre 1979, le reportage lui vaut la Médaille d’or Robert Capa. Suivront d’autres récompenses, dont un National Press Photographers Award et quatre World Press Photo, saluant son courage, son génie logistique aussi.

Tête brûlée, lui qui prenait à 28 ans un aller simple pour l’Inde, laissant sa Philadelphie natale et un poste dans un journal local, a su garder les pieds sur terre: « L’une des meilleures leçons que j’ai tirées de mes reportages en Irak, en Syrie ou au Sri Lanka, à l’époque des Tigres tamouls, est qu’il est indispensable de bien s’entourer : guides, traducteurs… Il suffit d’un malentendu, d’un faux pas, pour que la limite entre vie et mort soit franchie ».

Steve McCurry, Al Ahmadi oil field, Kuwait, 1991 © Steve McCurry

Diffusées en boucle au sous-sol, ses « maximes » renseignent sur sa méthode, mélange de désinvolture et de discipline. « Il doit son sens de la composition à ses études de cinéma, rappelle Biba Giacchetti. Mais surtout à son obstination: Steve attend parfois des semaines que quelque chose se passe à un endroit précis. Il y revient tôt le matin ou en fin d’après-midi, quand la lumière lui va, jusqu’à obtenir ce qu’il veut. » Comme sur le lac Dal à Srinagar, capitale du Cachemire, que remonte à la rame un vendeur de fleurs enturbanné. Ou au cœur du parc national de Band-e Amir, en Afghanistan, que traverse un poulain devant deux rochers semblables aux tours jumelles, effondrées un an plus tôt sous ses yeux interdits alors qu’il rentrait de Chine.

Steve McCurry, Uttar Pradesh, India, 1983 © Steve McCurry

Des rois et des reines

Mises à l’écart, les ruines de Ground Zero voisinent avec un enfant soldat perdu dans les rues de Kaboul. « J’ai rassemblé ses photos les plus dures dans un coin. Steve n’aime pas choquer. Il est persuadé qu’une situation grave donnera matière à réflexion même montrée de manière légère. » Même légère, sa manière reste superlative : les couleurs, les sites, les types, tout est remarquable. L’exotisme léché est la recette de son catalogue de l’humanité faisant, naturellement, l’unanimité. Il faut reconnaître que McCurry pratique une photographie de synthèse, universaliste, capable de figurer des concepts abstraits – l’ailleurs, la foi, le labeur, les âges de la vie. L’enfance a ses faveurs, comme les terres et traditions en péril.

Steve McCurry, Morondava, Madagascar, 2019 © Steve McCurry

Père tardif d’une fille de 5 ans dont la mère est Hopi, il capture du Brésil au Népal des visages anonymes, exception faite, ici, de Robert de Niro, immortalisé à New York sur le dernier film Kodachrome sorti d’usine. Les têtes sont hautes et les regards, fiers : « Ses modèles ne sont pas des victimes mais des rois et des reines. D’ailleurs, ce sont eux qui nous regardent, et non l’inverse ». Les légendes laconiques, augmentées à cinquante reprises de commentaires faits par l’auteur via un audio-guide, garantissent la liberté de penser. « Steve ne s’est jamais dit reporter. C’est un story teller », insiste Biba, reprenant le titre revendiqué par l’intéressé, quasi taxé de manipulation médiatique en 2016, suite à la retouche ratée d’un cliché cubain. L’affaire est classée, et ici hors sujet. Reste que, dans ce dédale d’images-documents où la qualité esthétique prime sur l’information délivrée, il n’est pas vain de rappeler le caractère subjectif d’une vision particulière, brandie malgré elle en vérité générale.

Steve McCurry, Nuristan, Afghanistan, 1979 ©Steve McCurry

« Le monde de Steve McCurry »
Musée Maillol
59-61 Rue de Grenelle, 75007 Paris
www.museemaillol.com
jusqu’au 29 mai 2022

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