Pharaons Superstars : « Ces rois maudits devenus des icônes ». Entretien avec les commissaires de l’exposition du Mucem

À Marseille, le Mucem déroule le tapis rouge aux pharaons ! L’exposition « Pharaons Superstars », présentée jusqu’au 17 octobre, réunit plus de 300 pièces issues des plus grandes collections françaises et européennes pour mettre en lumière, entre histoire et légendes, la notoriété posthumes des rois et reines de l’Égypte antique. Si certains sont devenus de véritables icônes de la culture populaire, comme Cléopâtre ou Toutânkhamon, d’autres sont totalement tombés dans l’oubli… Découvrez les coulisses de ce fantastique voyage de 5000 ans grâce à notre entretien avec Frédéric Mougenot et Guillemette Andreu-Lanoë, commissaires de l’exposition.

Pourquoi avoir choisi ce titre, un brin provocateur, de « Pharaons Superstars » ?

Frédéric Mougenot : Pleinement revendiqué, ce titre permet d’annoncer que l’exposition traite de la figure du pharaon sous son aspect traditionnel, c’est-à-dire du souverain d’Égypte tel qu’étudié dans les manuels d’Histoire, mais précise que notre approche va bien au-delà. Nous avons en effet choisi d’aborder ce thème sous un angle inédit, résolument « pop » et contemporain. Employé habituellement pour les vedettes du cinéma ou de la chanson, le néologisme anglo-saxon « superstar » est révélateur du décalage produit entre la réalité historique – ce qu’était Pharaon dans l’Égypte antique – et ce que nos sociétés en ont fait aujourd’hui à travers nombre de médias et artefacts.

Fred Wilson, Grey Area, 1993, plâtre, peinture, bois, 75 x 116 x 34 cm, Tate, Londres © Fred Wilson Studio

Aussi rigoureuse que possible, notre démarche propose en filigrane une réflexion sur notre époque contemporaine, notamment notre société de loisirs et de consommation. Allant de l’époque des pharaons jusqu’au XXIe siècle, soit sur plus de cinq mille ans, l’exposition interroge ainsi les sources et les mécanismes qui ont fabriqué et orchestré la postérité de ces figures historiques jusqu’à nos jours. Son sous-titre aurait pu être « L’ironie de l’Histoire ».

« Un parcours atypique qui permet de développer un discours sur les aléas de l’Histoire. »

Abordant des champs sémantiques très variés, comme définiriez vous votre exposition ?

Guillemette Andreu-Lanoë Une telle exposition ne pourrait voir le jour dans un autre musée que le Mucem. Depuis sa création, cet établissement recherche l’interdisciplinarité et ne s’interdit aucune source pour s’interroger sur l’état de nos sociétés. L’exposition croise ainsi les discours de l’archéologie, de l’égyptologie, de l’anthropologie, de l’histoire de l’art, des images et des médias. Elle montre en outre des documents et supports matériels très variés : des pièces antiques réalisées par des artistes égyptiens de l’époque des pharaons, des œuvres d’art occidentales et orientales allant du Moyen Âge jusqu’à nos jours (enluminures, peintures, sculptures, céramiques, tapisseries, objets d’art…), des documents d’archives récents, mais aussi des objets triviaux de la vie quotidienne et de la culture « pop » (affiches de cinéma, affiches publicitaires, pochettes de disques, cosmétiques…). Reposant sur une base résolument scientifique, elle offre un parcours atypique qui permet de développer un discours sur les aléas de l’Histoire.

Esquisse pour le décor de la salle de dessin de l’École de garçons de la rue Dombasle à Paris, par Joseph Jean-Félix Aubert, vers 1879, huile sur toile, 40,5 x 230,5 cm. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris © Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

L’exposition montre en effet combien l’état de nos connaissances dépend étroitement des sources, qu’elles soient égyptiennes, gréco-romaines, bibliques, coraniques, médiévales, modernes, occidentales comme orientales. Si certains pharaons sont devenus des icônes internationales (tels Khéops, Ramsès II, Toutânkhamon, Néfertiti ou Cléopâtre), d’autres au contraire, qui étaient de véritables « stars » dans l’Antiquité, sont tombés dans l’oubli ou ont quasiment disparu (Téti, Amasis, Nectanébo…). Deux événements considérables ont cependant bouleversé l’état de nos connaissances en matière d’égyptologie : le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion en 1822, qui permet de rendre la parole aux Égyptiens de l’Antiquité, et le développement de l’archéologie, autre façon de mieux connaître la réalité matérielle de la civilisation des pharaons. Au-delà de ces deux apports essentiels à la science égyptologique, les médias de la fin du XIXe siècle et surtout du XXe siècle ont permis de diffuser ces découvertes à une échelle planétaire et à une vitesse croissante, de la photographie à Internet.

Publicité pour la gaine Egyptian Queen de la marque Peter Pan, 1954, New York, États-Unis. Encre sur papier, 34,7 x 25,5 cm. Collection Jean-Marcel Humbert, Paris © Collection et photo Jean-Marcel Humbert

Comment s’organise le parcours ?

F. M. et G. A.-L. Déroulé de façon linéaire et chronologique, il s’articule en trois parties. La première section traite des trois mille ans de civilisation pharaonique au cours desquels le pharaon, qui lui a donné précisément son nom, est le représentant des dieux sur terre. De lui dépend le maintien de l’ordre cosmique. Toutefois, il ne s’agit en aucun cas de faire un traditionnel cours d’Histoire, mais plutôt de dresser un état mémoriel des lieux. On montre ainsi quelles stratégies les pharaons ont établies pour orchestrer leur « automémoire », tels Khéops, Téti, Sésostris Ier ou Sésostris III, qui dressent dans le paysage égyptien des pyramides à leur propre gloire et attachent un clergé à leur culte.

Statuette funéraire d’Akhénaton brisée, Égypte, vers 1349-1333 av. J.-C., calcaire, 12,7 x 8,1 x 6,3 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Egyptian and Near Eastern Collection © KHM-Museumsverband

Ramsès II sera le champion de l’autoproclamation en apposant son nom sur de nombreux monuments de l’Égypte, en menant de grandes expéditions pour garantir les voies d’approvisionnement des matériaux et en organisant son propre culte ! Au sein de la première partie, une alcôve traite également des pharaons que les Égyptiens ont choisi d’oublier car ils menaçaient l’ordre traditionnel des choses, telle la reine Hatchepsout dont le règne a été effacé par son successeur, mais aussi le trio formé par Akhenaton, Néfertiti et Toutânkhamon et ces « rois maudits » par leurs contemporains qui, paradoxalement, vont devenir des icônes bien des siècles plus tard grâce au hasard des découvertes.

« Les pharaons deviennent des personnages littéraires, des sources de fantasmes. »

C’est précisément ce paradoxe que l’exposition souhaite mettre en lumière. Allant de la fin de l’époque pharaonique jusqu’au XIXe siècle, la deuxième partie commence par la perte de la lecture des hiéroglyphes et la fermeture des temples païens. La littérature gréco-romaine, la Bible et le Coran constituent désormais les sources qui vont alimenter les mythes, construire les légendes. S’ils perdent de leur réalité historique, les pharaons deviennent des personnages littéraires, des sources de fantasmes. Star de cette section, Cléopâtre incarne par excellence la femme fatale, les dangers de l’Orient.

Claude Vignon, Cléopâtre se donnant la mort, 1640-1650. Huile sur toile, 95 x 81 cm. Musée des Beaux-Arts de Rennes © MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Patrick Merret

La troisième partie aborde la naissance de l’égyptologie et le retour à la réalité historique. Relayées par l’essor des médias, les découvertes archéologiques sont les nouveaux ressorts de cette postérité. Sollicités par le marketing et la publicité, reines et pharaons véhiculent les idées de beauté et de jeunesse éternelles. Sortis de leur contexte originel, le masque de Toutânkhamon et le buste de Néfertiti sont hissés au rang d’icônes absolues. Pour les Égyptiens contemporains, ce sont tous les pharaons célèbres qui deviennent une source de fierté et un symbole d’identité nationale.

Jean Marquis, vue de l’exposition « Toutânkhamon et son temps » au Petit Palais, Paris, 1967. Tirage moderne à partir de la numérisation, 15 x 23 cm. Bibliothèque historique de la Ville de Paris © Jean Marquis / BHVP / Roger-Viollet

« Pharaons Superstars »
 Mucem Marseille
7, promenade Robert-Laffont, Esplanade du J4 
www.mucem.org
Jusqu’au 17 octobre  

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