Pharaon des deux terres au musée du Louvre : Viva Napata !

Le musée du Louvre (Paris, Ier arrondissement) accueille jusqu’au 25 juillet l’exposition événement « Pharaon des Deux Terres. L’épopée africaine des rois de Napata ». Des rois originaires de l’actuelle Nubie soudanaise qui, au VIIIe siècle avant notre ère, conquièrent l’Égypte et la dominent en se glissant dans son moule religieux et culturel. Une passionnante histoire illustrée par quelque deux cents objets, certains sortis de fouilles récentes, des reconstitutions et répliques ou encore des hiéroglyphes célébrant l’anniversaire du bicentenaire de leur déchiffrement par Champollion en 2022.

Des images aussi envoûtantes qu’irréelles

Trois pyramides et un colosse à terre, au milieu des rochers, sous des millions d’étoiles. Captés par la photographe Juliette Agnel lors d’un voyage au Soudan en 2019, les deux paysages font partie d’une série intitulée : Taharqa et la nuit. Ce sont les premières images que découvre le visiteur à l’entrée du hall Napoléon où se tient l’exposition « Pharaon des Deux terres. L’épopée africaine des rois de Napata ». Des images aussi envoûtantes qu’irréelles : ces habiles photomontages associent clichés nocturnes de la voûte céleste et vues en plein jour de monuments obscurcis par un filtre créé sur Photoshop.

Copie du colosse de Taharqa ©TrigonArt Ingenieurbüro/Pawel Wolf

Au centre de la rotonde, une statue dudit Taharqa, l’un des quatre souverains noirs qui ont régné sur les « Deux Terres », le pays de Kouch (actuelle Nubie soudanaise au nord de Khartoum) et l’Égypte, au tournant des VIIIe et VIIe siècles av. J.-C., et formé la XXVe dynastie dite kouchite. L’effigie en impose, quoique totalement fausse. Il s’agit d’une reconstitution 3D en résine commandée à la société allemande TrigonArt par Vincent Rondot, directeur du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre et commissaire de l’exposition.

Six autres répliques de statues royales sont regroupées à la fin du parcours. Pièces maîtresses du patrimoine soudanais, les originaux sont conservés dans le musée de Kerma, près de leur lieu de découverte (Doukki Gel) et leur prêt s’est révélé impossible car trop coûteux et risqué pour les œuvres. Leur mise au jour en 2003 lors d’une mission helvético-franco-soudanaise dirigée par l’archéologue suisse Charles Bonnet avait fait sensation. Brisées en quarante fragments pendant l’expédition punitive menée en 593 av. J.-C. dans le pays de Kouch par Psammétique II, pharaon de la XXVIe dynastie originaire du delta égyptien et ennemi juré des Kouchites, elles furent ensuite pieusement déposées dans une fosse circulaire. Ces reconstitutions ne feront sans doute pas l’unanimité. D’aucuns les jugeront kitsch, d’autres salueront au contraire la performance numérique. Ajoutons qu’elles sont reconstituées non pas telles qu’au sortir de la fosse mais dans leur supposé état initial, avec des parties du corps peintes, la coiffe et autres regalia recouverts de feuilles d’or. Pouvait-on d’ailleurs imaginer une exposition sur les souverains de Napata sans ces statues de Doukki Gel, vraies ou fausses ?

Copie 7 scupltures des 5 pharaons (Taharqa, Tanouétamani, Senkamanisken, Anlamaniet et Aspelta) © TrigonArt Ingenieurbüro / Pawel Wolf

Une pensée pour Champollion et Mariette

La question pourrait aussi se poser pour la non moins célèbre Stèle Triomphale du roi Piânkhy, présentée dans la rotonde. À défaut de l’original, conservé au musée du Caire, on peut admirer le moulage réalisé à la fin du XIXe siècle pour le British Museum. Ses hiéroglyphes sur les quatre faces et ses 159 lignes de texte en font « l’un des documents de l’Antiquité égyptienne parmi les plus loquaces et les plus précis de toute son histoire », rappelle Vincent Rondot dans le catalogue de l’exposition. Impossible, devant ce fac-similé, de ne pas avoir une pensée émue pour Jean-François Champollion qui déchiffra les hiéroglyphes il y a tout juste deux siècles et pour Auguste Mariette, autre père fondateur de l’égyptologie, qui fit acheminer la stèle depuis le Djebel Barkal jusqu’au musée de Boulaq, ancêtre de celui de la place Tahrir.

Comment Piânkhy lança son armée sur l’Égypte (vers 720 av. J.-C.) depuis Napata, comment il s’empara de Thèbes, de Memphis et autres cités, comment il honora les dieux et restaura les cultes… l’expédition y est racontée avec force détails et une parfaite maîtrise de la propagande officielle.

Un spectaculaire retournement historique

La première section du parcours nous ramène quelques siècles en arrière, sous le Nouvel Empire. La Nubie soudanaise était alors soumise à son puissant voisin nordique, exploitée pour son or, son bétail et ses denrées exotiques, victime de fréquentes razzias, sous la férule d’un vice-roi appelé « Fils royal de Kouch ». Elle était aussi neutralisée symboliquement, dans les temples et les palais égyptiens, par l’image des « vils kouchites » ligotés, piétinés, massacrés par Pharaon. Pied de meuble et tuiles de faïence donnent un très bref aperçu de cette iconographie officielle qui fait du souverain un garant de l’ordre cosmique et assimile les peuples étrangers aux forces du chaos. Les Thoutmosis, les Aménophis et les Ramsès ne font pas que piller la Nubie : ils y bâtissent aussi des temples. Et l’élite nubienne va s’approprier la culture du vainqueur, adopter son écriture hiéroglyphique, ses dieux, ses rites et ses usages funéraires. Les souverains de Napata n’hésiteront pas à réemployer des statues installées par l’occupant : le bélier d’Amon protégeant Aménophis III, transporté du temple de Soleb jusqu’au Djebel Barkal en offre un magnifique exemple.

Triade d’Osorkon, IXe siècle av. J.-C., or et lapis-lazuli, 9 x 6,6 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, Louvre © musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais / Christian Décamps

Le morcellement politique de l’Égypte lors de la conquête de Piânkhy et, plus généralement, les méandres de la Troisième Période intermédiaire (vers 1069-664 av. J.-C.) peuvent dérouter le visiteur. Fallait-il ainsi présenter la petite Triade d’Osorkon en or, lapis-lazuli et pâte de verre, chef-d’œuvre des collections du Louvre et les quelques autres pièces d’orfèvrerie liées à la XXIIe dynastie, d’ascendance libyenne ? Elles confirment certes le raffinement artistique de cette « Basse époque » longtemps décriée mais éloignent un peu du propos. La section consacrée aux expéditions du XIXe siècle nous ramène au Soudan. On y découvre en particulier les cartes, dessins et carnets de voyage de l’ingénieur Louis Maurice Adolphe Linant de Bellefonds auquel les éditions du Louvre et mare & martin viennent de consacrer un superbe ouvrage.

Les découvertes archéologiques des dernières décennies

Place ensuite aux importantes découvertes archéologiques des dernières décennies à travers trois sites nubiens, trois villes clefs du pouvoir kouchite : Kawa (ancienne Gem-pa-iten), au sein d’une riche région agricole, Sanam, au centre d’un réseau de routes caravanières, et le Djebel Barkal, « montagne pure » vouée à Amon, au pied de laquelle furent construits plusieurs temples. Les aquarelles de Jean-Claude Golvin et les restitutions numériques font revivre ces monuments réduits de nos jours à portion congrue. On revient dans l’Égypte de la XXVe dynastie kouchite via une sombre galerie voûtée évoquant le Sérapeum de Memphis, nécropole des taureaux Apis : l’un d’eux fut inhumé l’an 24 du règne de Taharqa, comme en témoigne l’une des 1200 stèles découvertes par Mariette au milieu du XIXe siècle. Depuis quelques années, le Louvre a d’ailleurs pu y reprendre les fouilles.

Le roi Taharqa et le faucon Hémen, VIIe siècle av. J.-C., bois, bronze, schiste, argent et or, 19,7 x 26 x 10,3 cm, Paris, musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, © musée du Louvre. dist RMN Grand Palais / Christian Décamps

Nous voilà à Thèbes, épicentre religieux, et à Memphis, capitale administrative et économique. On fait enfin connaissance avec ces pharaons noirs dont les noms ne nous sont guère familiers (Chabaqa, Chabataqa, Tanouétamani) mais que l’on reconnaît au premier coup d’œil grâce à leurs signes distinctifs et surtout à ce double cobra dressé sur le front. L’incomparable Taharqa à genoux devant le faucon Hémen a les honneurs de l’affiche et attire tous les regards. C’est surtout à Amon, le dieu thébain, que les pharaons noirs font très habilement allégeance afin de s’allier son puissant clergé. On découvre ici les héroïnes de cette épopée africaine, Chépénoupet et Aménirdis Ière, filles de Pharaon et Divines Adoratrices d’Amon. Leur pouvoir est tel qu’elles peuvent se faire représenter sous la forme d’un sphinx ou avoir leur nom inscrit dans un cartouche, à l’instar de leurs géniteurs.

Statue assise de Montouemhat, XXVe dynastie (780 – 656 av. J.-C.), Berlin, Ägyptisches Museum © BPK, Berlin, dist. RMNGrand Palais / Sandra Steiss

Les dignitaires thébains ne sont pas oubliés : les effigies de Montouemhat, « Prince de la ville », Gouverneur de Haute-Égypte et Quatrième Prophète d’Amon, côtoient la statue-cube de Padiamenopé, prêtre-lecteur et archiviste du roi, possesseur de la plus grande tombe de Thèbes dans la plaine dite de l’Assassif (vingt-deux pièces sur quatre niveaux, ce qui en fait la plus vaste sépulture souterraine découverte en Égypte).

La précarité de la puissance kouchite

Sic transit gloria mundi ! La suite de l’exposition évoque la précarité de la puissance kouchite, confrontée à l’expansionnisme de l’Empire Assyrien. Une autre vision de l’histoire s’affirme. Sur les fragments de bas-reliefs muraux ou dans les textes en écriture cunéiforme provenant de Ninive ou de Nemrud, ce ne sont plus que villes assiégées, populations déportées et lionnes dévorant des soldats kouchites. Suite au sac de Thèbes, ordonné par Assourbanipal en 663 av. J.-C., Tanouétamani, dernier pharaon de la XXVe dynastie, se retire à Napata. Et soixante plus tard, la capitale du royaume de Kouch subit à son tour l’assaut du nouvel « homme fort » d’Égypte, Psammétique II, pharaon de la XXVIe dynastie. Les copies des statues royales découvertes à Doukki Gel évoquent cette incursion de l’armée égyptienne, épaulée par les mercenaires grecs, qui met fin à toute menace potentielle en provenance de Nubie. Le royaume napatéen se maintient encore pendant des siècles avant que le centre du pouvoir bascule, plus au sud, vers Méroé, au IIIe siècle avant notre ère. (Le Louvre avait consacré une exposition à cet « Empire sur le Nil » en 2010.).

Tête de Psammétique II, 26e dynastie, Paris, musée Jacquemart-André. ©Musée Jacquemart-André–Institut de France ©Studio Sébert Photographes

On peut regretter que la section sur les nécropoles d’El-Kourrou et de Nouri, près de Napata, où s’élèvent des dizaines et des dizaines de pyramides de rois et de reines, ne soit pas plus étoffée. L’évolution des pratiques funéraires et leur « égyptianisation » ( construction de pyramides, momification, décor des caveaux, mobilier funéraire, etc.) offre un bel exemple d’appropriation culturelle. Ces nécropoles ont été fouillées au début du XXe siècle par l’archéologue américain George Reisner, professeur à l’Université d’Harvard et conservateur au Museum of Fine Arts de Boston. Ce dernier possède la plus belle collection d’art nubien au monde en dehors de Khartoum et ses chefs-d’œuvre font défaut : leur prêt n’a pu être maintenu suite au décalage de l’exposition, programmée initialement à l’automne 2020.

Pied de lit funéraire en bronze provenant de la nécropole d’ El-Kourrou, Khartoum, Sudan National Museum, SNM 1900 ©Musée du Louvre/Christian Décamps

Le prochain épisode de l’épopée des rois de Napata sur les écrans

Tout s’achève en musique, avec les trompettes d’Aïda, avec les dessins de costumes créés par Auguste Mariette pour l’opéra de Verdi, représenté pour la première fois en 1871 à l’Opéra du Caire. On lui doit le canevas du livret. On doit beaucoup à Mariette dans cette histoire. C’est aussi grâce à lui, après tout, qu’on se raconte aujourd’hui encore l’épopée des rois de Napata ! Le prochain épisode est imminent : coproduit par le Louvre, Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse, dernier film d’animation de Michel Ocelot (créateur de l’inoubliable Kirikou et la sorcière et d’Azur et Asmar) sortira sur grand écran le 19 octobre.

« Pharaon des Deux Terres. L’épopée africaine des rois de Napata »
Musée du Louvre
www.louvre.fr
du 28 avril au 25 juillet

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