Paris secret : les trésors de l’hôtel de Bernage, temple du savoir de l’Inalco

Au numéro 2 de la rue de Lille se croisent deux histoires. Celle, d’abord, d’un hôtel particulier érigé en 1716 par le  marquis de Bacqueville, racheté en 1767 par Jean-Louis Bernage qui lui donna son nom et hébergea plusieurs locataires successifs ; celle, ensuite, de l’École spéciale des langues orientales à laquelle l’hôtel fut affecté en 1873, sur décision du ministère de l’Instruction publique. Le bâtiment étant vétuste, il fallut le consolider, tout en l’adaptant à ses nouvelles fonctions.

Références orientalisantes

Des salles de cours furent aménagées au rez-de-chaussée et au premier étage, de même que le vaste bureau de l’administrateur, lequel bénéficiait d’un appartement dans les deux niveaux supérieurs. L’architecte Louis Faure-Dujarric, chargé des travaux, apporta le plus grand soin à la décoration intérieure, en multipliant les références orientalisantes. C’est dans ces mêmes années que furent ajoutées dans la cour pavée la statue d’Antoine-Isaac, baron Silvestre de Sacy – l’un des premiers arabisants français, considéré comme le père tutélaire de l’établissement – et, sur le toit, une girouette zoomorphe symbolisant l’alliance de quatre civilisations, l’Orient, l’Occident, le Proche-Orient et l’Afrique.

L’hôtel dans lequel s’installe en 1873 l’École spéciale des langues orientales est composé de quatre corps de bâtiment autour d’une cour.

Le destin de l’École mouvementé

Même si l’école s’est agrandie en 1933 en acquérant le bâtiment du no 4 voisin, c’est bien dans l’ancien hôtel de Bernage que sont concentrés les éléments patrimoniaux les plus remarquables, que la récente rénovation a mis en valeur. Mais le destin de l’École fut mouvementé. Au début de la décennie 1970, l’institution dut en effet externaliser une bonne partie de ses unités d’enseignement et de recherche dans Paris et sa banlieue, en raison de l’accroissement des effectifs étudiants.

Le bureau du vice-président du conseil scientifique où de nombreux objets en provenance du monde entier sont précieusement conservés dans trois hautes bibliothèques en bois sombre assorti aux boiseries. ©Sophie Lloyd

Jusqu’à ce qu’un bâtiment, construit dans le 13e arrondissement, non loin de la Bibliothèque nationale de France, puisse les rassembler : le Pôle des langues et civilisations (PLC), qui y a emménagé fin 2011. Faute de place, le département de la recherche restait en revanche exilé à Nogent-sur-Marne. Après réflexion, on décida de le transférer rue de Lille, dans le siège historique de l’École, dès lors appelé « Maison de la recherche ».

Le petit salon accueille, sous un lustre d’origine, deux tableaux de la collection de l’école : un Tigre peint à l’encre de Chine par Gao Qipei vers 1700 et une huile d’Henri Stufler (dernier quart du XIXe siècle) d’après une célèbre toile attribuée à l’entourage de Gentile Bellini, la Réception d’une délégation vénitienne à Damas. ©Sophie Lloyd

Un temple du savoir

Avant son installation, les façades furent ravalées, en attendant la rénovation intérieure en 2019. L’objectif de cette dernière était double : fournir des conditions de recherche optimales et valoriser le patrimoine. Dans les espaces les moins « nobles » ont été agencés quatorze laboratoires et un auditorium. Des restaurations ont été menées parallèlement, incluant le traitement anti-incendie des nombreuses boiseries qui tapissent couloirs et salons de l’ancien hôtel particulier. Le résultat est réussi.

Sa mosaïque orientalisante du couloir d’entrée du rez-de-chaussée, rehaussée du monogramme initial
de l’École – un L et un O entrelacés – annonce la vocation du lieu. ©Sophie Lloyd

Rouverte courant 2020, la Maison de la recherche a été aussitôt labellisée « Patrimoine d’intérêt régional ». Et en septembre 2020 elle a, pour la première fois, participé aux Journées européennes du patrimoine – à juste titre. On pénètre dans ce temple du savoir par une porte discrète. Dans le couloir, les mosaïques du sol ont retrouvé leur éclat, ornées de motifs floraux, de croissants de lune entrelacés – symboles de l’Orient – et du monogramme de l’établissement, formé des lettres L et O stylisées.

Sous le plafond du vestibule, au premier étage de l’hôtel, des cartouches sculptés reproduisent en lettres d’or plusieurs symboles historiques de l’Inalco ©Sophie Lloyd

Quelques pas de plus et voici qu’apparaît le monumental escalier d’honneur, véritable morceau de bravoure dont s’enorgueillit l’École. Bordé d’une élégante rampe de pierre et ponctué par une torchère de bronze aux contours féminins, il est surplombé par quatre bas-reliefs. Chacun représente un personnage oriental grandeur nature, un Indien, un Chinois, un Persan et un Turc, en illustration des premières langues enseignées dans l’établissement.

Sous le plafond du vestibule, au premier étage de l’hôtel, des cartouches sculptés reproduisent en lettres d’or plusieurs symboles historiques de l’Inalco, ainsi que des inscriptions en arménien, en chinois, en arabe et en hindi, qui sont parmi les langues enseignées à l’École. ©Sophie Lloyd

Un cabinet de curiosités

Mais la partie la plus impressionnante de l’ensemble est la voûte, énigmatique, sur laquelle deux croissants de lune s’entrecroisent, posés sur un fond d’or semblant émerger d’un ciel azuréen. Par cet escalier, on accède au bureau des anciens présidents de l’École, devenu celui du vice-président du conseil scientifique. Ici, l’atmosphère est studieuse et singulière à la fois. Ses trois imposantes bibliothèques de bois, dans lesquelles trônent figurines, tabatières et autres médailles d’origine extra-occidentale, confèrent à la pièce une allure de cabinet de curiosités.

Le palier supérieur de l’escalier d’honneur de la Maison de la recherche, conçu par l’architecte Louis Faure-Dujarric dans les années 1880. ©Sophie Lloyd

Dans un coin du bureau, des tuniques brodées kirghizes sont également suspendues à un porte-manteau. Ces objets venus d’ailleurs font partie des cadeaux, diplomatiques ou non, reçus par l’institution depuis sa fondation. On en découvre d’autres, au fil de la visite. Ainsi au même étage, dans le salon d’honneur, quatre toiles, prêtées au musée du Louvre par le passé, proposent une incursion dans l’Iran mythique du XIXe siècle, au temps de la dynastie Qajar.

Le petit salon faisait partie des pièces de réception de l’appartement qu’occupaient
autrefois l’administrateur et sa famille. Aujourd’hui, devenu salle de cours. ©Sophie Lloyd

Au deuxième niveau, dans l’ancien petit salon transformé en salle de cours sont accrochés un puissant Tigre datant de 1700 peint au doigt par le Chinois Gao Qipei et une excellente copie XIXe d’un tableau Renaissance, la Réception d’une délégation vénitienne à Damas, attribué à l’entourage de Gentile Bellini. D’après un récent inventaire, la Maison de la recherche détient une cinquantaine de ces œuvres et objets aux provenances aussi variées que mystérieuses. Des études ont été lancées à leur propos. Le numéro 2 de la rue de Lille n’a pas encore révélé tous ses secrets.

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