Paris : L’Arc de Triomphe empaqueté par Christo, un projet bien ficelé

« Ce sera comme un objet vivant qui va s’animer dans le vent et refléter la lumière. Les plis vont bouger, la surface du monument va devenir sensuelle », confiait Christo (1935-2020), peu de temps avant sa disparition. Il souhaitait que l’empaquetage de l’Arc de Triomphe soit une fête. L’événement était prévu pour 2020, en lien avec l’exposition du Centre Pompidou consacrée aux années parisiennes de Christo et Jeanne-Claude (1935-2009), son épouse et collaboratrice, avec laquelle il a conçu toutes ses interventions dans l’espace public. L’empaquetage du Pont-Neuf, à Paris en 1985, et celui du Reichstag de Berlin, en 1995, comptent parmi les plus célèbres.

60 ans de réflexion

Reporté à deux reprises, pour ne pas perturber la nidification des faucons crécerelles qui nichaient dans les recoins de l’édifice, puis pour cause de Covid, L’Arc de Triomphe empaqueté devient donc la première œuvre posthume de Christo. Mais il a eu le temps d’en peaufiner les moindres détails, d’autant que le projet lui trottait dans la tête depuis soixante ans… « Arrivé à Paris en 1958, j’ai occupé une chambre de bonne près des Champs-Élysées et j’étais fasciné par la beauté de l’édifice, racontait Christo en 2019. Je réalisais alors des portraits, pour gagner ma vie. Au début des années 1960, avec Jeanne-Claude, nous envisagions d’envelopper un monument, et en 1962, j’ai réalisé un photomontage de l’Arc de Triomphe empaqueté, vu depuis l’avenue Foch. J’étais  jeune, et ce n’était qu’un rêve qui aurait très bien pu le rester, comme quarante-sept autres projets qui ne se sont jamais concrétisés ».

Christo, The Pont Neuf Wrapped (Project for Paris) Quai du Louvre, Ile de la Cité, Quai de Conti, 1985, collage, tech. mixte, 28 x 35,5 cm Property of the Estate of Christo V. Javacheff ©Wolfgang Volz/ 1985 Christo et Jeanne-Claude Foundation

L’Arc de Triomphe, dont la construction a débuté à l’initiative de Napoléon Ier en 1806 et s’est terminée en 1836 sous Louis-Philippe, a certes une histoire forte et symbolique. Mais l’artiste s’est surtout intéressé à son volume aux lignes épurées, dont le caractère massif est adouci par l’ornementation sculptée. L’idée d’empaqueter des monuments n’est pas née en un jour. Elle résulte d’un long cheminement.

Édifice public empaqueté (Projet pour l’Arc de Triomphe, Paris), 1962-1963, photomontage de deux photoraphies de Shunk-Kender, 25,2 x 70,8 cm, collection de l’artiste ©J. Paul Getty Trust. Photo : Shunk-Kender [Archives Christo]

Formé à Sofia, Christo a fui la Bulgarie à la fin des années 1950 pour s’installer en France. D’abord peintre, il va ensuite réaliser des reliefs, puis des Surfaces d’empaquetage et des Cratères. À partir des années 1960, il commence à emballer des objets, qui deviennent sculptures, et sa première intervention en extérieur marque les esprits, à Paris, en 1962 : avec Jeanne-Claude, il barre la rue Visconti en dressant un mur de barils, en écho à l’édification du Mur de Berlin.

Patrimoine et éphémère

À cette époque-là, Christo imaginait pour l’Arc de Triomphe un emballage global, pur et simple, qui n’aurait pas laissé visibles les arches de l’édifice. L’empaquetage version 2021 est plus complexe, car il épouse les reliefs. « Une première option prévoyait de construire une armature métallique entre les pierres et la toile, explique Bruno Cordeau, administrateur de l’Arc de Triomphe. Mais cela aurait modifié la silhouette du monument et Christo ne le souhaitait pas. En revanche, des cages d’acier protégeront les groupes sculptés. » La préservation de l’édifice était évidemment une condition sine qua non pour que Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), donne son feu vert en janvier 2019.

Installation des structures métalliques sur l’Arc de Triomphe pour le projet d’empaquetage conçu par Christo ©Delphine Goldsztejn/LP

La dimension mémorielle du site devait aussi être conservée. Pendant l’installation, la cérémonie du ravivage de la flamme du Soldat inconnu continuera à être assurée chaque jour, et le monument restera ouvert à la visite. « Christo et Jeanne-Claude ont toujours composé avec les contraintes des lieux. Ils prévoyaient tout », précise Laure Martin, présidente du projet L’Arc de Triomphe empaqueté. Entièrement financé par l’Équipe Christo et Jeanne-Claude, le projet mobilise, au total, un millier de personnes. Charpentiers, grutiers, cordistes, alpinistes… vont s’activer place de l’Étoile, pour parer le monument de 25 000 m² de tissu en polypropylène bleu argenté, plissé comme un drapé et « ficelé » par 7000 mètres de cordage rouge.

L’empaquetage de l’Arc de Triomphe en cours à Paris, juillet 2021 ©Delphine Goldsztejn/LP

Parisiens et touristes pourront suivre l’avancement du chantier, prévu pour se dérouler sur quatre jours, à partir du 13 septembre. L’œuvre restera ensuite visible dix jours. « Il y a l’idée de déployer un tissu sur un monument, puis, comme le font les nomades et les gens du voyage, de le replier et de partir, expliquait en 2020 Sophie Duplaix, commissaire de l’exposition du Centre Pompidou. Christo recherchait l’intensité de l’expérience de ce qui n’est là que pour un court moment, puis disparaît. Il n’y a rien de conceptuel dans sa démarche. À ses yeux, seuls comptaient la beauté, la surprise, l’émerveillement. »

Christo, The Arc de Triumph (Project for Paris, Place de
l’Étoile – Charles de Gaulle) Wrapped, 2020, collage, crayon, fusain, pastel, crayon de cire, peinture émaillée,
dessin d’architecture, carte et échantillon de tissu, 38 x 244 cm et 106,6 x 244 cm. Property of the Estate of Christo V. Javacheff ©André Grossmann/2020 Christo et Jeanne-Claude Foundation

Le projet dans le détail

Le plan
Inscrit dans un long bandeau qui structure le haut de l’image, le plan du quartier, de l’avenue de la Grande-Armée au rond-point des Champs-Élysées, est d’une précision topographique absolue.

Le monument
Christo est un excellent dessinateur. Avant de l’empaqueter, l’artiste étudie les moindres détails et reliefs sculptés du monument, qu’il s’applique à représenter avec une minutie d’architecte.

La légende
L’intitulé de l’œuvre et la description de sa localisation deviennent ici un élément graphique qui, en traversant toute la largeur du dessin, fait écho aux frises sculptées de la corniche du bâtiment.

Le paysage
Christo met L’Arc de Triomphe empaqueté en situation. Il l’inscrit dans un paysage très vivant, figuré d’un trait plus libre, plus alerte, dans un noir et blanc rehaussé par le brun-orangé des arbres.

Au carreau
Les lignes perpendiculaires qui quadrillent le paysage rappellent le principe classique de la mise au carreau. Le rouge crée une continuité avec le réseau de cordage qui structure l’empaquetage.

Le cordage
Les cordes servent à fixer le tissu bleuté, tout en créant un rythme très graphique. Christo joue avec les effets de drapés, la lumière s’immisce dans les plis et les replis, pour magnifier les volumes.

Christo à la Fondation Pieters

Christo et Jeanne-Claude ont réalisé des installations monumentales partout dans le monde, des montagnes du Colorado aux îles de Biscayne en Floride, du lac d’Iseo en Lombardie au Serpentine Lake de Londres. Sans oublier Paris, où ils ont imaginé ensemble pas moins de douze projets, dont le mémorable empaquetage du Pont-Neuf. Pour chacune de leurs créations, Christo a produit un important ensemble de dessins, d’esquisses et de maquettes. La Fondation Linda et Guy Pieters, ouverte à Saint-Tropez en 2018, réunit un florilège d’œuvres graphiques de toutes les époques, jusqu’à L’Arc de Triomphe empaqueté.

L’Arc de Triomphe, Wrapped (Project for Paris) Place de l’Etoile – Charles de Gaulle, 2019, dessin en 2 parties : 38 X 244 cm and 106,6 X 244 cm, pencil, charcoal, wax, crayon, pastel, enamel paint, map and fabric samplef, Pieters Gallery ©André Grossmann © 2019 Christo

 

À VOIR

« Un hommage à Christo & Jeanne-Claude »
Fondation Linda et Guy Pieters, 28, boulevard Vasserot, Saint-Tropez
jusqu’au 29 août

« L’Arc de Triomphe empaqueté [projet pour Paris, place de l’Étoile-Charles de Gaulle] »
Place Charles-de-Gaulle, Paris
du 18 septembre au 3 octobre

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