Notre-Dame de Paris : dans les coulisses du grand chantier de restauration des tableaux rescapés

« Le restaurateur travaille à la fois sur le contexte de l’objet et sur sa matérialité  », explique Olivier Zeder, directeur des études au département restauration de l’Institut national du patrimoine (INP). Outre la préconisation de mesures de conservations préventives, le restaurateur réalise des actes conservatoires pour stabiliser l’état de l’œuvre, de la peinture et pour lui rendre un aspect correspondant à ses caractéristiques esthétiques – style de l’artiste – et historiques – période de sa création. Apprenez-en plus sur la reconstruction et l’histoire de Notre-Dame avec La Fabrique de Notre-Dame, le journal de bord du chantier.

Des savoir-faire techniques

Avant toute intervention, le restaurateur doit poser un diagnostic. « Dans cette phase de recherche, il fait une étude de l’œuvre, de ses matériaux, de sa technique, de sa facture, qui peuvent être liées à une époque ou à une école particulière », explique Patricia Vergez, chef de l’atelier de restauration des peintures à l’INP. Vient ensuite l’étude des traces : « Il faut savoir reconnaître les marques laissées sur l’œuvre par son histoire matérielle. Certaines peuvent avoir du sens. Après cet examen et ce diagnostic, le restaurateur fait des propositions spécifiques à chaque œuvre. Le travail du restaurateur est ainsi complémentaire de celui de l’historien de l’art. » La pratique du dessin est primordiale, non seulement pour combler d’éventuels manques mais aussi pour la bonne compréhension de l’œuvre.

Vue intérieure du hangar de l’entreprise Bovis, à Bondoufle, où est réalisée la campagne de restauration. ©LP/Nicolas Cosson

« Depuis le XVIe siècle, le dessin permet de comprendre ce qu’on reproduit dans l’espace, de comprendre l’organisation interne de l’objet, ajoute Olivier Zeder. Ainsi, le concours d’entrée des restaurateurs à l’INP comporte une épreuve de dessin et des cours de dessins sont dispensés pendant les deux premières années d’études. » Sans être historien de l’art, ni chimiste, le restaurateur doit avoir de solides connaissances dans ces  domaines et maîtriser des savoir-faire techniques pour déterminer, en dialogue avec conservateurs et scientifiques, les mesures à prendre. Des protocoles scientifiques sont ainsi établis pour faire des tests, valider une technique de restauration, un produit, voire des techniques innovantes, sans risque d’abimer l’œuvre. Paradoxalement, si  l’expertise française est internationalement reconnue, les restaurateurs des collections publiques sont indépendants. Dans d’autres pays, comme les Pays-Bas, ils sont attachés aux musées à un échelon équivalent à celui de conservateur.

Des soins minutieux pour les tableaux de Notre-Dame

Restaurés dans un atelier spécialement aménagé pour offrir aux équipes les meilleures conditions d’intervention, les vingt-deux tableaux de Notre-Dame – dont les treize Mays commandés par la corporation des Orfèvres parisiens – ont été confiés par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) Île-de-France à trois groupements de restaurateurs, menés par l’atelier Arcane, Laurence Mugniot et Isabelle Chochod. Après la phase d’étude et de diagnostic, les tableaux sont dépoussiérés et nettoyés avec une solution aqueuse, légèrement acide. On procède à l’enlèvement des vernis et des repeints. « Cette phase intervient avant toute opération de rentoilage [opération qui consiste à doubler la toile d’origine par une nouvelle toile, ndlr] car les repeints, souvent posés sur des mastics en relief par rapport à la couche picturale d’origine, pourraient occasionner un enfoncement de la toile lors du rentoilage », précise Isabelle Chochod.

Tableau dépoussiéré et nettoyé avec une solution aqueuse par deux restauratrices. ©LP/Nicolas Cosson

Son équipe comprend deux jeunes recrues : « Notre idée est de faire intervenir de très jeunes diplômés et stagiaires. Un chantier comme celui-ci est une occasion privilégiée de transmettre les savoir- faire. » Il y a parfois d’heureuses surprises : « Sous les vernis altérés du Martyre de saint André de Charles Le Brun, l’un des treize Mays, nous avons retrouvé ce bleu extraordinaire de lapis-lazuli qu’on rencontre également dans les peintures de l’artiste à la galerie des Glaces, explique Cinzia Pasquali, restauratrice et cofondatrice d’Arcanes. Présent dans le personnage du premier plan et dans le ciel, ce pigment qui s’altère peu donne une couleur intense d’une grande luminosité. » L’enlèvement des repeints anciens qui ont durci avec le temps et se sont imbriqués avec la couche picturale originelle fait l’objet d’une évaluation bénéfice/risque. Ils sont parfois conservés, quittes à être amincis.

Charles Le Brun, Le Martyr de saint André, 1647 ©Wikimedia Commons

Une opération délicate

La pathologie des œuvres est liée à leur histoire. Ainsi, Les Prédications du prophète Agabus à saint Paul de Louis Chéron, un autre des treize Mays, possédait des déchirures anciennes très importantes. « Ce tableau avait sans doute été mal roulé, suppose Isabelle Chochod. Présentant de nombreux décollements de la matière picturale et un problème de conservation du support, il nécessitait une restauration fondamentale. Le châssis, qui n’est pas d’origine, est lui-même défectueux et sera remplacé. » La plupart de ces immenses tableaux ont dû être rentoilés. Il faut au préalable enlever les anciennes toiles de rentoilage au dos de l’œuvre. Cette opération délicate s’effectue après le « cartonnage » de la face peinte qui consiste à coller des feuilles de papier fines d’abord, puis de plus en plus épaisses ensuite.

Un restaurateur retire les anciennes toiles de rentoilage au dos de l’œuvre. ©LP/Nicolas Cosson

Les écailles de peinture sont refixées par micro- injections de colle. «  Nous disposons ici de vastes tables et de ponts roulants qui nous permettent d’atteindre le centre du tableau, explique Cinzia Pasquali. L’enlèvement des anciennes toiles de rentoilage est parfois facilité par la cristallisation de la colle. Nous ramollissons la colle durcie à l’aide de compresses. Pour le rentoilage, en raison du format monumental des œuvres, nous ne pouvons pas utiliser les tables chauffantes à basse pression. L’opération s’effectue avec des fers à repasser spéciaux. » Laurence Mugniot ajoute  : «  C’est une opération toujours à risque, car on peut endommager la couche picturale. » Après le rentoilage vient la phase de retouche. Un vernis, qui isole la peinture originelle des retouches, est posé sur l’œuvre. Les couleurs utilisées, couleurs au vernis, synthétiques ou naturelles, possèdent le même indice de réfraction, soit le pouvoir de réfléchir la lumière, que la peinture à l’huile. Toutes ces opérations obéissent à un principe fondamental  : la réversibilité et/ou la rétractabilité. « L’intervention se fait en toute innocuité pour l’objet, rappelle Olivier Zeder. Tout ce qu’on ajoute devrait pouvoir être enlevé. Néanmoins, quand cela n’est pas possible, elle doit offrir la possibilité de réintervenir aussi ouvertement qu’avant la dernière intervention. »

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