Napoléon et sa légende : mort et résurrection d’un héros

Les destins brisés font les grandes légendes. « Vivant, Napoléon a manqué le monde ; mort, il le conquiert », écrit Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe. Un Napoléon mort dans son lit après avoir conquis la planète aurait-il été l’objet d’un tel culte au XIXe siècle ? L’Aigle foudroyé n’a cessé d’inspirer les artistes, de l’imagerie populaire à la peinture d’histoire, des menus objets du quotidien à la sculpture monumentale. La légende est née de son vivant. Mieux, elle est née de sa volonté. Général victorieux, Bonaparte a compris dès la campagne d’Italie le rôle crucial de la propagande et tout particulièrement de l’image dans la consolidation de son pouvoir. À la profuse légende officielle s’ajoutera l’imagerie non moins riche de la légende posthume. La Restauration s’efforce de jeter le voile de l’oubli sur la Révolution et l’Empire. Mais comment éradiquer le souvenir de Napoléon, ce colosse qui, selon Victor Hugo, « gênait Dieu » ? Si sa mort à Sainte-Hélène en 1821 n’a pas grand retentissement en France, la police y veille, il demeure une figure encombrante.

Légende et idéalisation de la figure du héros

Entretenue dans les milieux populaires et chez les militaires, la mémoire de l’empereur est un feu qui couve sous la cendre. La diffusion de petits objets, d’estampes représentant une tombe anonyme ou un simple rocher, de paysages contenant un profil caché de Napoléon contournent la censure royale et alimentent cette ferveur. Imprudemment autorisée par le régime, la publication du Mémorial de Sainte-Hélène rédigé par le comte de Las Cases en 1823 à partir du journal dicté par Napoléon à Sainte-Hélène apporte une contribution majeure à la légende et à l’idéalisation de la figure du héros. Des commandes privées font discrètement revivre la geste napoléonienne dans la grande peinture. Ces œuvres sont alimentées par les récits des témoins et des derniers fidèles de l’empereur, rentrés de Sainte-Hélène. Dès que lui parvient la nouvelle de sa mort , le peintre Horace Vernet, proche des cercles bonapartistes, peint Le Tombeau de Napoléon.

Horace Vernet, Napoléon sur son lit de mort, 5 mai 1821, huile sur toile, Paris, musée de la Légion d’honneur © Musée de l’Armée

Dans une vision toute romantique, il situe la sépulture non dans la verdoyante vallée du Géranium où elle se trouve, mais sur un rocher battu par les vagues. Les vestiges d’un navire naufragé portant les noms de victoires militaires de l’Empire accentuent le climat dramatique de l’œuvre, lui donnant une dimension allégorique. Aux figures réelles des derniers compagnons pleurant leur empereur, le général Bertrand et son épouse, le général de Montholon, se joint la cohorte des compagnons d’armes de jadis, sur un nuage. Certes l’œuvre est refusée au Salon mais elle est exposée dans l’atelier du peintre, fréquenté par d’anciens soldats des armées impériales, les fameux « demi-soldes » dont les récits entretiennent la flamme napoléonienne.

Anonyme, Vue allégorique de la tombe de Napoléon Ier à Sainte-Hélène, XIXe siècle, tableau brodé, 15 x 21 cm, Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau © Gérard Blot

Continuités sous Louis XVIII

Portraitiste favori de l’empereur, devenu premier peintre de Louis XVIII, François Gérard peint lui aussi un Tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène. Entourée de saules, la tombe est surplombée par l’apparition céleste de Napoléon accompagné de la Renommée, de la Victoire, de l’Histoire et de la Poésie. Ces quatre figures allégoriques reproduisent celles que Gérard avait peintes pour encadrer sa Bataille d’Austerlitz au plafond du palais des Tuileries. Au risque de perdre la faveur du roi, Gérard expose le tableau dans son atelier en 1823. Cette manifestation de fidélité à son ancien maître ne l’empêche pas de poursuivre une brillante carrière officielle.

Son tableau est copié par Jean Alaux qui y introduit les figures peintes par Vernet dans les nuages (1837, Versailles), dans un « copier-coller » avant la lettre… Mais le plus célèbre des tableaux exécutés sous la Restauration demeure sans doute le Napoléon sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 peint vers 1827-1829 par Charles de Steuben. Il appartient à une série de scènes de la vie de l’empereur commandées par le colonel de Chambure, héros du siège de Dantzig. Minutieusement documenté, il représente l’empereur reposant sur son lit de camp aux rideaux blancs, entouré de ses derniers fidèles. Ceux-ci ont presque tous posé pour l’artiste. Diffusé par la lithographie après 1830, l’œuvre connaîtra une immense popularité.

Charles de Steuben, Napoléon sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, huile sur toile, Salenstein, Napoleonmuseum Thurgau © Musée de l’Armée

L’avènement de la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe marque le grand retour de Napoléon dans les arts et les lettres. L’abolition de la censure ouvre les vannes de la célébration au grand jour du culte de l’empereur. Le régime ne craint pas de s’inscrire dans la filiation des épisodes glorieux de la Révolution et de l’Empire, dans une volonté affichée de réconciliation nationale. Il achève l’Arc de Triomphe, place dès 1832 une statue du « petit caporal » au sommet de la colonne Vendôme. Au palais de Versailles transformé en musée historique dédié « à toutes les gloires de la France », de vastes toiles racontent les grandes pages de l’histoire impériale.

Jean-Victor Vincent Adam, Le Char funèbre de Napoléon, 15 décembre 1840, XIXe siècle, lithographie, Paris, musée de l’Armée © RMN-Grand Palais/Musée de l’Armée

Le retour des cendres

Le conquérant de l’Europe ne fait pas oublier le grand législateur. Celui-ci est à l’honneur dans une Allégorie de Napoléon (1833) de Jean-Baptiste Mauzaisse. Assis sur un nuage, couronné par le Temps, l’empereur laisse à ses pieds les symboles de sa gloire militaire pour écrire le code qui porte son nom. Plus tard dans le siècle, des peintres comme Ernest Meissonier et Édouard Detaille poursuivront cette glorieuse rétrospective, dans des tableaux minutieusement documentés. En 1840, le gouvernement de Louis-Philippe décide enfin d’organiser le retour à Paris des cendres de Napoléon. Conforme aux dernières volontés de l’empereur, ce retour était réclamé par ses partisans depuis les années 1820… On donne à l’événement une solennité et un faste exceptionnels. Tiré par seize chevaux, le monumental char funèbre drapé de velours violet à frange d’or, surmonté d’un énorme cénotaphe dessiné par l’architecte Labrouste passe sous l’Arc de triomphe et descend les Champs-Élysées pavoisés et décorés de statues.

Jean-Baptiste Mauzaisse, Napoléon. Allégorie, 1833, RMN-Grand Palais, Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau © Daniel Arnaudet

Un vaste tableau de 1846 attribué à François Trichot (musée de l’Armée) montre l’arrivée du char funèbre à l’église Saint-Louis-des-Invalides, précédé par la figure ailée de la Renommée et surmontée d’une Vierge Marie tenant une couronne. La dépouille prendra place sous le dôme des Invalides, dans un pharaonique tombeau de quartzite dessiné par l’architecte Visconti. Les clés du cercueil d’ébène contenues dans un coffret scellé symbolisent la fonction de « gardien du tombeau de l’empereur ». Elle est dévolue au directeur du musée de l’Armée depuis la création de celui-ci en 1905. En attendant le retour de la dépouille impériale, de nombreuses reliques de l’empereur circulent en France.

François Trichot, Tableau allégorique du retour des cendres de Napoléon, le 15 décembre 1840, Paris, musée de l’Armée © Musée de l’Armée

Postérité quasi-christique

D’authentiques fragments (cheveux, os) ont été distribués à quelques fidèles après l’autopsie du corps par le docteur Antommarchi en 1821. Le drap sanglant de l’autopsie a lui-même été partagé, tel un nouveau Saint Suaire. Des feuilles du saule ombrageant la tombe, des poignées de terre recueillies par les voyageurs faisant escale à Sainte-Hélène deviennent à leur tour des reliques pieusement étiquetées. Ancien directeur des musées impériaux, Dominique Vivant-Denon en place quelques-unes dans le reliquaire gothique où il conserve des restes d’Héloïse et Abélard, d’Henri IV, de Voltaire… Élément majeur de ce culte funèbre, le masque mortuaire de Napoléon est édité en nombreux exemplaires à partir de la monarchie de Juillet et tout au long du siècle. Le fondeur Susse Frères le propose en plusieurs tailles, en bronze ou en plâtre. Il est également popularisé par la gravure au burin de Luigi Calamatta, couronné de lauriers ou ceint du grand cordon de la Légion d’honneur. Ce visage émacié, authentique, inspire les artistes. Horace Vernet a-t-il eu accès à l’un des tout premiers exemplaires en plâtre parvenus en France pour peindre son Napoléon sur son lit de mort, 5 mai 1821 ?

Boîte contenant les clés du tombeau de Napoléon Ier, 1840, Paris, musée de l’Armée © RMN-Grand Palais/Émilie Cambier

Plus tard, Jean-Baptiste Mauzaisse (1843, Malmaison) donne sa propre version, qui rebute la critique par son aspect trop crûment cadavérique. Le masque de plâtre et son effet troublant de « présence réelle » permettent d’imaginer la stupeur des témoins lors de l’ouverture du cercueil en 1840, devant ce visage parfaitement conservé (lithographie de Victor Adam). De peur qu’un long temps de pose ne hâtât sa décomposition, on renonça à en prendre une photographie… Des reliques, un suaire, un masque mortuaire multiplié comme une Sainte Face, il ne manque plus à Napoléon que de ressusciter ! Les artistes se chargent de représenter la scène. L’empereur déchu considérait lui-même son exil comme sa « couronne d’épines », déclarant à Montholon : « Si Jésus-Christ n’était pas mort sur la Croix, il ne serait pas Dieu. » Horace Vernet conçoit en 1839 un Napoléon sortant de son tombeau popularisé par l’estampe et traduit en micromosaïques en 1869. Au début du XXe siècle, la peinture d’histoire moribonde passe au cinéma le flambeau du culte napoléonien. Mais la roue tourne. Avec le Pop Art et le retour en force de la figuration, Napoléon ressuscitera une nouvelle fois dans l’art contemporain.

Francesco Antommarchi, Masque mortuaire de Napoléon, 1821, moulage en plâtre, 31 x 15 x 17 cm, Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau © RMN-Grand Palais

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