Méditerranée d’Aristide Maillol : un chef-d’œuvre de sensualité de la sculpture moderne

C’est une figure modelée vers 1900, une Femme accroupie, qui va donner naissance à Méditerranée, l’une des œuvres les plus célèbres d’Aristide Maillol (1861-1944). Actuellement présentée à l’exposition « Aristide Maillol (1861-1944). La quête de l’harmonie » tenue au Musée d’Orsay jusqu’au 21 août, cette figure était elle-même l’agrandissement d’une statuette longuement travaillée. Une recherche plus poussée dans la généalogie de l’œuvre conduirait à un bas-relief de 1896, La Vague, plus naturaliste dans son traitement de l’anatomie féminine, voire à des œuvres peintes ou brodées.

Un plâtre qui fait sensation

Au cours des différentes étapes de son évolution, l’œuvre est intitulée tour à tour Statue pour un jardin ombragé, La Pensée, La Pensée latine, et enfin, plus tardivement Méditerranée. Henri Matisse a assisté Maillol lors du moulage de la statue. Selon Dina Vierny, le modèle en était Clotilde Maillol, et c’est elle qui avait donné au sculpteur l’idée de la femme assise. Au Salon de 1905, simplement titré Femme, le plâtre original fait sensation. « Placé devant une toile du douanier Rousseau, un combat d’animaux dans une forêt des tropiques, beau comme une tapisserie barbare, ce bloc de jeune chair apparut en la plénitude de ses volumes et, sous quelque angle qu’on le regardât, d’un inattaquable équilibre », écrit en 1937 Judith Cladel, biographe de l’artiste.

Aristide Maillol, Méditerranée (dos), 1905 (modèle en plâtre), 1923-1927 (marbre), Marbre, H. 110,5, L. 117,5, P. 68,5 cm, Paris, musée d’Orsay, © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Thierry Ollivier, Service presse/Musée d’Orsay

L’œuvre silencieuse

André Gide en perçoit aussitôt la force : « Elle est belle, elle ne signifie rien ; c’est une œuvre silencieuse. » Son visage ne trahit aucune émotion, ses membres sont pleins, sa peau lisse appelle la caresse de la lumière. L’œuvre séduit un grand amateur, le comte Harry Kessler, aristocrate cosmopolite et collectionneur. « Un Allemand, un visionnaire, qui avait déjà protégé Rodin, déclare Dina Vierny. Un homme qui fréquentait aussi bien Albert Einstein que Diaghilev, Cocteau et Rilke » (Histoire de ma vie racontée à Alain Jaubert, Gallimard, 2009). Maillol l’avait rencontré chez le grand marchand d’art Ambroise Vollard. Dès 1904, Kessler devient son mécène.

Aristide Maillol, Méditerranée, 1905 (modèle en plâtre), 1923-1927 (marbre), Marbre, H. 110,5, L. 117,5, P. 68,5 cm, Paris, musée d’Orsay, © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Thierry Ollivier, Service presse/Musée d’Orsay

Méditerranée est exécutée pour lui en pierre de Lens (Belgique). La patine des ans a donné à ce calcaire crème à grain fin l’aspect d’un marbre ancien. La statue sera par la suite achetée par un autre grand collectionneur, Oskar Reinhart, pour orner les jardins de sa propriété de Winterthur. Dix-huit ans plus tard, l’État commande à Maillol, une Méditerranée en marbre, aujourd’hui au musée d’Orsay.

Variations sur un chef-d’œuvre

Le sculpteur ne se contente pas d’une exacte réplique de la précédente, il en simplifie les volumes, en atténue les ombres. Exécutée entre 1923 et 1927, à l’époque du « retour à l’ordre » classique, cette version en marbre met en valeur la géométrie de l’œuvre, la rigueur de sa composition par triangles. La présentation dans l’exposition des deux Méditerranée, la version Kessler en pierre et celle en marbre des collections nationales est en soi un événement unique. Elle permet de mesurer le chemin parcouru par Maillol en presque vingt ans, de s’approcher au plus près du processus créatif.

Aristide Maillol, Méditerranée, étude, 1904, fusain sur calque, H. 22,5 ; L. 22,5 cm, Winterthur, Kunst Museum, Fondation Oskar Reinhart © SIK-ISEA, Zürich (Philipp Hitz)

Si l’artiste modèle ou sculpte toujours le même type de femme, s’il reprend inlassablement les mêmes figures, il ne se répète jamais. Poursuivant avec opiniâtreté son idéal de beauté féminine, il ne cesse de le polir, de l’affiner, de l’épurer. Intemporelle, Méditerranée est l’un des chefs-d’œuvre de l’art de Maillol. Œuvre chérie par le sculpteur, elle surmonte sa tombe, dans une version en bronze, à La Métairie, près de Banyuls, face à ce paysage de montagne qu’il avait tant aimé.

Exposition « Aristide Maillol (1861-1944). La quête de l’harmonie »
Musée d’Orsay
Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Jusqu’au 21 août 2022

Cet article Méditerranée d’Aristide Maillol : un chef-d’œuvre de sensualité de la sculpture moderne est apparu en premier sur Connaissance des Arts.