Marché de l’art : l’incroyable succès des NFTs

L’art numérique n’est pas un phénomène nouveau. L’informaticien américain Edmund Berkeley a inventé le terme de « Computer Art » en 1963, en y associant des artistes comme Nam June Paik, et Manfred Mohr, pionnier du genre, est reconnu dès les années 1970. Plus récemment, Cory Arcangel, Amalia Ulman ou Petra Cortright ont été médiatisés, sans pour autant susciter un marché aussi fort… Le boom médiatique est apparu le 11 mars dernier quand l’œuvre d’un certain Beeple a atteint aux enchères la somme de 69 millions de dollars…

De nouveaux acheteurs

La vente de « Everyday : the First 5 000 days », le monumental collage virtuel de Beeple, a été suivie sur le site de Christie’s par 22 millions de visiteurs et des enchérisseurs de 11 pays. Le 6 avril, Sotheby’s a renchéri avec une collection « fongible » signée PAK, sous la forme de pixels multipliables à l’infini. Plus de 3000 collectionneurs ou investisseurs ont acquis au moins un cube, avec un pixel adjugé à 1,36 million, pour un total de 16,8 millions de dollars. Pour sa vente online « Natively Digital » (du 3 au 10 juin), Sotheby’s a choisi de mettre en lumière « des artistes crypto émergents et des « vieux maîtres » » et proposera le premier NFT jamais créé, Quantum de Kevin McCoy, « miné » en 2014.

Détails de Everydays : The First 5,000 Days, le collage d’art numérique de Beeple, vendu en ligne chez Christie’s pour un montant record de 69,3 millions de dollars, le 11 mars 2021 ©Christie’s Images

Le nom de Beeple, inconnu du grand public, tout comme du milieu de l’art, a donc soulevé des questions sur la légitimité de son travail et suscité de la méfiance face à ce record, après une mise à prix à 100 dollars. Or, nous renseigne Étienne Sallon, du département Art Contemporain de chez Christie’s : « Dans le milieu de l’art digital et des NFT, il est très respecté, ce qui explique également son énorme succès commercial. D’ailleurs en décembre 2020, notre maison avait déjà cédé l’une de ses œuvres pour 3,5 millions de dollars, après avoir été contactée par la plateforme marketplace.org. C’est une possibilité d’aller vers de nouveaux acheteurs qui voient l’art de manière différente, à l’exemple de Vignesh Sundaresan, qui a fait fortune grâce aux crypto-monnaies. Jusqu’au million, les enchérisseurs étaient encore une quarantaine et si leur géographie suivait auparavant une cartographie Tech, axée sur l’Asie et l’Inde, elle s’élargit à tous ceux qui baignent dans l’art digital et connaissent par cœur ce nouvel univers ».

Un marché totalement transparent ?

Dès 2018, Christie’s avait fait parler d’elle, en vendant 432 500 dollars une œuvre issue d’un programme d’intelligence artificielle, réalisée par le collectif Obvious, auquel Kamel Mennour s’est associé pour un premier projet NFT, mis en ligne sur le site superrare.com. Le résultat, pour chacune des trois pièces, a atteint dix ethereum – ou « ether », comme on le prononce couramment – soit environ 23 000 dollars. Sachant que par la suite, les acheteurs créent souvent un second marché directement en ligne.

Obvious, Bellum Tempus, 2021, vendu 9.999ETH ($23,757) par la galerie Kamel Mennour. Courtesy of the artist

Mais comme le précise Pierre Fautrel, membre du trio avec Hugo Caselles-Dupré et Gauthier Vernier, « C’est comme un droit de suite dont on connaît l’historique et qui se révèle totalement transparent. L’opacité n’existe pas sur ce marché et si certains ont parlé de blanchiment d’argent, c’est dû au fait que ces collectionneurs étaient jusqu’alors inconnus de l’art. Mais à l’exemple des nôtres, ils sont bien réels ! ». Le jeune artiste définit encore leur typologie : ils ont fait fortune dans la crypto-monnaie ou la blockchain, en y investissant au tout départ, et s’avèrent assez créatifs quant aux œuvres acquises, qu’ils décident de les conserver au format numérique ou de les développer en peinture, voire en volume 3D.

Almine Rech, une galeriste enthousiaste

La majorité des marchands n’ont pas encore sauté le pas. Si Emmanuel Perrotin se passe de tout commentaire, Almine Rech est, quant à elle, beaucoup plus enthousiaste. Elle a commencé à commercialiser des multiples signés César Piette avec la plateforme niftygateway.com, dont le nombre de visiteurs impressionne. Ainsi, pour le plasticien né en 1982 et au CV encore jeune, 8000 enchérisseurs se sont inscrits pour les 225 œuvres proposées ! Un tirage au sort désigne les heureux gagnants et les pièces passent ensuite en second marché ou « Marketplace ». « Mais ce qui est très intéressant, précise la galeriste, c’est que chaque transaction donne droit à un pourcentage que nous nous répartissons avec l’artiste. » Les prix d’origine allaient de 250 à 799 dollars, que l’on peut aussi payer en ether, et le site indique qu’une œuvre s’est élevée depuis jusqu’à 5000 dollars (sachant que les rétributions octroyées à la galerie ou à l’artiste sont entre 10% et 15%).
Deux animations inédites de Brian Calvin ont également été mises en ligne et d’autres plasticiens de la galerie ont été invités à produire des pièces spécifiques. Là encore, la méfiance concernant une manque de transparence n’est pas de mise. Les coordonnées des acheteurs sont enregistrées par les sites, donc supposément traçables.

Brian Calvin, Screen Test (Pearl), 2021, vendu 1.8634 ETH ($7,982.34) aux enchères sur Foundation © Courtesy of the Artist and Almine Rech

L’ether plus sûr que les bitcoins

Quant à Christie’s, elle s’est même associée à Gemini Finance, fournisseur de portefeuille en crypto-monnaie reconnu par les services financiers de l’État de New York. Tout est convertissable en dollars ou euros, avec une taxe de 30% sur la plus-value, comme en bourse. Selon le collectif Obvious, les contrats mis en place par l’ether rassurent en outre les acheteurs et ont permis le développement de l’art digital. « L’ether, contrairement au bitcoin, maintient non seulement un réseau de paiement décentralisé, mais stocke également des codes informatiques qui alimentent des contrats et des applications qui sont, jusqu’à présent, inviolables », précise businessinsider.fr. Peut-être auront-ils également une incidence positive sur les marchés de la performance, l’art éphémère, ou même l’art vidéo, qui manquent encore de solidité…

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