Maillol au musée d’Orsay : « L’abandon du sujet pour la forme pure ». Entretien avec les commissaires de l’exposition

En parallèle de sa rétrospective de l’œuvre d’Antoni Gaudí, le musée d’Orsay à Paris explore en 200 sculptures, dessins, gravures et peintures, l’art d’Aristide Maillol (1861-1944). L’exposition « Aristide Maillol. La quête de l’harmonie », présentée jusqu’au 21 août, met en lumière le dialogue fertile de l’artiste avec ses amis et contemporains (Maurice Denis, Auguste Rodin, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard ou encore Auguste Renoir) et met notamment l’accent sur la période féconde et méconnue de l’avant-première guerre mondiale. Découvrez notre entretien avec Ophélie Ferlier-Bouat et Antoinette Le Normand-Romain, commissaires de l’exposition.

Comment abordez-vous Maillol en 2022 ?

Ophélie Ferlier-Bouat : Il n’y avait pas eu d’exposition de l’artiste dans une institution publique depuis l’« Hommage à Maillol », organisé au Musée national d’Art moderne en 1961, pour le centenaire de sa naissance. Nous avons décidé d’embrasser toute sa carrière dans une rétrospective. Mais nous sommes au musée d’Orsay ! Nous avons insisté sur ses débuts, marqués par la figure tutélaire de Gauguin et sa remise en question de la hiérarchie des arts. D’abord peintre, lié aux Nabis, Maillol s’intéresse aux arts décoratifs au sens large, à la broderie, pour arriver enfin à la sculpture. L’exposition a été rendue possible grâce à un partenariat avec la fondation Dina Vierny qui nous a ouvert ses archives et permis d’examiner de près de nombreuses œuvres. L’étude des trente-six carnets de dessins acquis par la fondation en 2013 nous a donné une vision plus claire de sa création et de la chronologie. Souvent, une même série d’études donne naissance à deux œuvres différentes, à de très nombreuses années d’intervalle.

Aristide Maillol, Nymphes de la prairie, 1930-1938 (modèle), 1941 au plus tard (fonte), bronze,  160 x 144 x 80 cm, Poitiers, musée Sainte-Croix, Photo © musées de Poitiers / Christian Vignaud

Quelle était sa formation ?

Antoinette Le Normand-Romain : Maillol voulait être peintre. Il n’a pas eu de formation de sculpteur. Son passage aux Beaux-Arts de Paris l’a peu marqué. Il est certainement d’autant plus libre par rapport à la pratique de la sculpture héritée du XIXe siècle qu’il n’a pas été « formaté » par la tradition, par la préparation au concours de Rome.
OFB : Il étudie très brièvement la sculpture avec un certain Sales au musée de Perpignan. Se rendant compte qu’il ne trouvera pas sa voie en peinture, il arrive, par tâtonnements, à la sculpture. Sa recherche de synthèse, de formes essentielles convient bien à la sculpture.

Aristide Maillol, Femme à l’ombrelle, vers 1895, huile sur toile, 190,5 x 149,6 cm, Paris, musée d’Orsay ©RMN Grand-Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski, Service presse/Musée d’Orsay

Comment se situe l’artiste dans l’histoire de l’art du XXe siècle ?

ALNR : Pour des hommes comme Alfred Barr (1902-1981), le grand directeur du MoMA, qui a bâti la collection du musée, Maillol était un jalon essentiel de l’histoire de la sculpture. Barr s’est battu pour acquérir une Méditerranée, il a acheté un exemplaire de La Rivière en même temps que L’Atelier rouge de Matisse.
OFB : Dès l’exposition de l’Armory Show à New York en 1913, Maillol est présenté au milieu des jeunes générations. Il est considéré comme une figure évidente de la modernité en sculpture. Pourtant, dans la seconde moitié du XXe siècle, il a souvent été écarté d’une histoire de l’art vue uniquement selon le prisme des avant-gardes.

Aristide Maillol, Méditerranée, 1905 (modèle en plâtre), 1923-1927 (marbre), Marbre, H. 110,5 ; L. 117,5 ; P. 68,5 cm, Paris, musée d’Orsay, Photo © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Thierry Ollivier, Service presse/Musée d’Orsay

En quoi est-il « moderne » ?

OFB : Sa modernité comporte une part significative d’archaïsme, de « primitivisme » au sens large. Par ailleurs, sa grande innovation est l’abandon du sujet pour se concentrer sur la forme pure.
ALNR : Méditerranée (1905), l’œuvre sur laquelle s’est construite sa réputation, rompait avec la sculpture telle qu’on la pratiquait jusque-là, par son modelé lisse sur lequel glisse la lumière, contrairement au modelé naturaliste et frémissant de Rodin qui met en valeur tous les détails de l’anatomie.
OFB : La confrontation inédite, dans l’exposition, des deux Méditerranée, respectivement commandées par le comte Kessler (1868-1937), mécène et collectionneur, en 1905 et par l’État vingt ans plus tard, en dit long sur son art. Dès ce chef-d’œuvre qui représente pour lui « une jeune fille au soleil », Maillol prend en compte la lumière dans la définition des volumes.

Aristide Maillol, Île-de-France, dit aussi La Baigneuse, ou La Parisienne, ou La Jeune Fille qui marche dans l’eau, entre 1925 et 1933, pierre, 152 x 50 x 55 cm, Roubaix, musée d’Art et d’Industrie André-Diligent –La Piscine, dépôt du musée d’Orsay, Photo : © RMN-GP (musée d’Orsay) / A. Didierjean, Service presse/Musée d’Orsay

De quand date sa notoriété ?

ALNR : Elle est présente dès les premières années du XXe siècle, grâce au soutien d’une figure essentielle, Harry Kessler. Par son intermédiaire, et par Maurice Denis, il fait la connaissance de l’architecte Henry van de Velde, reçoit des commandes importantes d’Allemagne, de Suisse, de Russie. De 1909 à 1912, grâce à Denis, il exécute quatre figures (Pomone, Flore, Printemps et Été), pour le salon de musique d’Ivan Morozov à Moscou. Éditées séparément en bronze, ces figures auront individuellement un grand succès auprès de collectionneurs comme les Hahnloser en Suisse.
OFB : En revanche, la reconnaissance officielle de son art est relativement tardive. La commande par l’État français de la version en marbre de Méditerranée date de 1923. Dans l’entre-deux-guerres, il reçoit de nombreuses commandes publiques. À l’exposition des « Maîtres de l’art indépendant » du Petit Palais, en 1937, trois salles entières lui sont consacrées.

Aristide Maillol, Pomone, Pomone, 1910 (modèle), 1922 au plus tard (fonte), bronze
h. 163 cm, Prague, National Gallery, Photo © National Gallery Prague 2021

Restait-il attaché à la Catalogne, sa terre natale ?

ALNR : Son attachement à la Catalogne est fondamental. Né à Banyuls, il y retournait tous les ans. On en trouve la trace dans le type de femme qu’il représente, dans certains titres d’œuvres et dans ses ouvrages illustrés. Il s’agit pour la plupart de traductions d’auteurs latins sur le thème de la vie pastorale. Il s’est beaucoup inspiré de la nature qu’il avait sous les yeux, des scènes champêtres ou villageoises. Nous présentons dans l’exposition des extraits du film réalisé à Banyuls par Jean Lods en 1943. On y entend des chants catalans, on voit Maillol se promenant dans la montagne…
OFB : Maillol avait un fort accent catalan en français ! Il parlait cette langue, était l’ami de poètes catalans comme Joseph-Sébastien Pons. Il faisait naturellement partie du renouveau de la culture catalane. Dans les paysages des environs de Banyuls qui l’inspiraient, il retrouvait l’âme toujours vivante de l’Antiquité.

À voir

« Aristide Maillol. La quête de l’harmonie »
musée d’Orsay
1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Du 12 avril au 21 août 2022

 

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