« L’Italie, un voyage incontournable pour les artistes du XIXe siècle ». Entretien avec les commissaires de l’exposition Via Roma à Aix-en-Provence

Le musée Granet présente du 11 juin au 2 octobre 2022, en partenariat avec la Neue Pinakothek de Munich, une exposition sur les artistes allemands ayant travaillé à Rome durant le XIXe siècle. Rendu possible en raison de la fermeture pour rénovation de la grande institution munichoise, le prêt exceptionnel fait par la Neue Pinakothek permet de révéler au public français des artistes, peintres et photographes allemands, exceptionnels souvent méconnus. Découvrez notre entretien avec les commissaires de l’exposition Herbert W. Rott, conservateur des peintures et sculptures de la collection 1800-1850 de la Neue Pinakothek à Munich, et Bruno Ely, conservateur en chef et directeur du musée Granet à Aix-en-Provence.

Comment est né ce projet d’exposition ?

Bruno Ely Nous avions envie de nouer des relations avec les musées allemands. Très actif sur le plan culturel et économique, le centre franco-allemand d’Aix-en-Provence nous a mis en relation privilégiée avec la Neue Pinakothek de Munich. C’était l’occasion de mieux faire connaître en France les peintres allemands du début du XIXe siècle, parallèlement à l’œuvre de Granet. Cette exposition confirme la capacité du musée Granet, depuis sa réouverture en 2006, à maintenir des relations avec des institutions internationales tout en mettant en valeur son patrimoine aixois.

Herbert W. Rott En 2018, lorsque Bruno Ely et deux membres de son équipe sont venus à Munich pour envisager une coopération, la Neue Pinakothek venait de fermer pour travaux. Sans avoir été à Aix-en-Provence, je connaissais l’importance du fonds Granet. L’idée est venue de montrer, à travers nos deux collections, comment les artistes travaillaient à Rome et en Italie au début du XIXe siècle.

Theodor Leopold Weller, Le Retour des paysans italiens, 1831. Huile sur toile, 83,5 x 114,5 cm. Neue Pinakothek, Munich © Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Nicole Wilhelms

Pourquoi, au XIXe siècle, les artistes européens vont-ils à Rome ?

H. R. Les raisons sont multiples. Rome possède des œuvres célèbres de l’Antiquité et de la Renaissance, en particulier les peintures de Raphaël, hautement prisées à l’époque du néoclassicisme. Le paysage est une autre raison. Contrairement à la France, l’Allemagne ne possède pas de région au climat méridional. Les artistes allemands cherchent en Italie et à Rome la végétation, la lumière du sud. Il y a, enfin, la religion. Rome est le siège de la papauté. C’est important pour des artistes comme les Nazaréens qui se rendent à Rome en quête d’une nouvelle inspiration religieuse.

B. E. C’est un voyage presque incontournable, pour les artistes comme pour les poètes, les écrivains, mais également les collectionneurs de toute l’Europe, qui pratiquent le Grand Tour. Rome et l’Italie fascinent par tout ce que les artistes peuvent en tirer. Granet qui a déjà manifesté une fibre religieuse dans sa peinture espère y trouver un climat de religiosité. Mais les couvents sont désertés. Pour peindre Le Chœur des capucins de la place Barberini à Rome, tableau qui le fera connaître, il doit faire poser des figurants.

Joseph Anton Koch, Fête des vignerons près d’Olevano, 1812, huile sur chêne, 46.7 x 58,3 cm, Neue Pinakothek © Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakothek / Wittelsbacher Ausgleichsfonds

Rome, de quels appuis peuvent bénéficier les artistes ? Les Français ont l’Académie de France à Rome. Mais les Allemands ?

H. R. L’Allemagne est alors divisée en différents États. Il y a dans les pays germanophones des centres artistiques importants, comme Vienne, Berlin, Dresde, Munich. Mais ils ne peuvent rivaliser avec Paris, Londres ou Rome pour lancer une carrière. En l’absence d’une administration centralisée, contrairement à la France qui envoie ses artistes à la Villa Médicis, les artistes allemands peuvent obtenir des bourses d’études mais, arrivés à Rome, ils travaillent seuls, sans le soutien d’une institution. Propriété du roi Louis Ier de Bavière, la Villa Malta est un lieu de rencontres informelles.

B. E. Au début du XIXe siècle, Rome est sous gouvernement français, ce qui donne aux artistes français des privilèges. Nombre de palais sont à décorer, comme le Quirinal qui devait accueillir Napoléon.

Wilhelm von Kaulbach, L’étude des artistes allemands à Rome, vers 1848, 81,8 x 168,8 cm, Neue Pinakothek, Munich © Bayerische Staatsgemäldesammlungen / Nicole Wilhelms

Rome est alors une ville cosmopolite. Les artistes des différentes nations se fréquentent-ils ?

B. E. Malgré un climat d’émulation artistique, les commandes sont encore peu nombreuses en dehors de celles des touristes désireux d’emporter une œuvre en souvenir. Les artistes se trouvent donc en rivalité. Il ne me semble pas qu’il y ait eu beaucoup d’échanges entre eux, ni entre la Villa Médicis et la Villa Malta.

H. R. Chacun connaît, bien sûr, les œuvres des autres artistes mais il n’y a pas de véritables relations, ni d’occasions formelles de rencontres. Les Allemands boivent avec les Allemands, les Anglais avec les Anglais…

Johann Christian Reinhart, Paysage avec berger et chèvres, 1824, huile sur toile, 46 x 59,8 cm, Neue Pinakothek, Munich © Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakothek / Wittelsbacher Ausgleichsfonds

Y a-t-il une spécificité de l’école allemande de paysage ?

H. R. Les Français et les Allemands ont en commun l’intérêt pour la nature. Tandis que les Français peignent des études à l’huile en plein air, les Allemands dessinent ou peignent à l’aquarelle. Parmi ces derniers, beaucoup accordent au paysage une valeur symbolique, ce qui les différencie des Français

B. E. On constate des convergences, comme cette sensibilité à la lumière du Sud, mais aussi des divergences notables. Par exemple, l’approche religieuse des Nazaréens est très différente de celle de Granet, par ses références sophistiquées à la Renaissance italienne et à Raphaël. La sensibilité de Granet s’oriente vers la représentation de la dévotion populaire. Il ne représente jamais de Vierge à l’Enfant, ni de scènes bibliques…

Friedrich Overbeck, Marie et Elisabeth avec Jésus et saint Jean-Baptiste, 1825, huile sur toile, 146,4 x 101,7 cm, Neue Pinakothek, Munich © Bayerische Staatsgemäldesammlungen / Wittelsbacher Ausgleichsfonds

À VOIR

Exposition « Via Roma, peintres et photographes de la Neue Pinakothek – Munich »
Musée Granet
Place Saint Jean de Malte, 13100 Aix-en-Provence
Du 11 juin au 2 octobre 2022

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