Les précieux portraits de Boldini : splendeur et décadence de la Belle Époque

Peintre de l’élite mondaine de son temps, Boldini est lui-même une figure en vue du Tout-Paris. Son désir d’arriver dans le monde remonte à son enfance ferraraise. Dans le salon de sa grand-mère, il commença « à diviser le monde en deux catégories : celle des pauvres et celle des riches ; et dès lors, il décida que seule la seconde catégorie lui convenait » (La Nuova Italia, 25 novembre 1942). À Florence, fréquentant la bohème des macchiaioli, il choisit pour ami un peintre moins audacieux, mais noble et riche, Cristiano Banti. Il accède ainsi à la haute société, où il commence une belle carrière de portraitiste. Puis il se propulse dans le high-life londonien. Lorsqu’il décide, à Paris, de renouer avec le portrait mondain, il conquiert les cercles les plus brillants avec l’appui de sa maîtresse et muse, la comtesse Gabrielle de Rasty. Retour sur la figure de ce peintre qui fait l’objet de l’exposition « Boldini. Les plaisirs et les jours » au Petit Palais à Paris.

Mondanités fin de siècle

Son physique disgracieux, son esprit rosse, ses « Mais vous êtes déliciouse ! » font du peintre admiré et redouté une figure pittoresque. Son nom apparaît constamment dans la chronique mondaine de la Belle Époque. « Être le peintre de gens riches n’est pas toujours une sinécure », remarque en 1931 Emilia Cardona, première biographe et épouse in extremis de l’artiste : « Boldini était obligé de vivre un peu leur vie. On le retrouvait partout, dans les endroits où les snobs exigeaient de retrouver le peintre adulé. » Quelques extraits du carnet mondain des années 1900-1910: Boldini fait partie du comité de patronage de la comtesse Greffulhe pour représenter à Paris Le Crépuscule des dieux; il participe au dîner de la duchesse de Rutland en l’honneur de l’infant d’Espagne ; à l’exposition des « Cent pastels » patronnée par la marquise de Ganay au profit des soldats blessés; aux soirées musicales de la comtesse de Chabrillan ; aux générales des théâtres, comme celle de Chantecler d’Edmond Rostand où l’on voit, « au hasard de la lorgnette », la duchesse douairière d’Uzès, le duc et la duchesse d’Uzès, le comte et la comtesse de Mun, la princesse Lucien Murat, le comte Primoli… Mais s’il assiste aux premières de l’Opéra, c’est aussi que ce grand ami de Verdi est sincèrement mélomane. L’été, son nom apparaît dans la rubrique « Plages et villes d’eau », pendant la « grande quinzaine normande » qui voit migrer le Tout-Paris à Trouville, à Deauville et à Dieppe. En retour, la présentation de ses portraits au Salon est un événement mondain. On se presse, on « s’écrase » devant eux.

Giovanni Boldini, Portrait de la princesse Marthe-Lucille Bibesco, v. 1911, huile sur toile, collection particulière Giuliana Albera Caprotti, Italie, Milan ©collection privée / Giuseppe Simonetti

« Introduit par son talent dans les milieux chers à Marcel Proust, il fut le peintre de ces élégances précieuses et maladives dont l’écrivain fut le poète, écrit Cardona. Les femmes de Boldini et certains hommes peints par lui, avec toute leur décadence de race, pourraient servir d’illustration à certaines pages de Proust. » Dommage que ce dernier ait préféré Madeleine Lemaire, artiste fade mais hôtesse influente, pour illustrer Les Plaisirs et les jours! La « décadence de race » de ce monde oisif, consumé dans un art permanent de la représentation, se reflète dans la séduction vénéneuse de ses portraits d’actrices et de femmes du monde. « Il y a de la poudre de cantharide dans l’air », déclare Sem en 1931. Le comte Robert de Montesquiou, admirateur et ami du peintre, est l’une des grandes figures de cette mondanité décadente. Aristocrate issu d’une illustre lignée, esthète, poète des Hortensias bleus et des Chauves-souris, collectionneur au goût raffiné et morbide, il a fourni à Huysmans le modèle de Des Esseintes, le héros d’À rebours.

Giovanni Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay ©️RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Après avoir salué le « professeur de beauté », Proust s’en est inspiré pour son baron de Charlus. Boldini, dans le plus éclatant de ses rares portraits d’hommes, a saisi son port de tête arrogant, l’expression pincée, l’élégance suprême du « chef des odeurs suaves ». Lieu de fêtes mémorables, le palais Rose de Montesquiou au Vésinet sera racheté par l’extravagante marquise Casati, autre modèle décadent de Boldini entré dans la légende. En 1886, l’installation du peintre dans la demeure laissée par son ami John Singer Sargent, boulevard Berthier, coïncide avec l’envol de sa carrière de portraitiste. Dans ce spacieux hôtel avec jardin, le peintre peut dignement recevoir ses modèles. Tous les dimanches après les courses hippiques, il y offre aussi le thé à ses amis Sem, Montesquiou, le marquis de Biron, Forain, Helleu, accompagnés d’actrices et autres belles dames.

Un Gainsborough moderne

Dans l’atelier, face à son modèle féminin, quel que soit son rang, « le monstre » entre en transe. « Alors il prenait une figure de gargouille », se souvient Sem, baragouinant en patois ferrarais des cajoleries « de nounou italienne ». Tyrannique, Boldini exige des poses longues et douloureuses. Une part de son style tient à ce choix de postures instables, exprimant le mouvement, la nervosité. Les cadrages inattendus accentuent cette dynamique. Influencé par son ami Degas, sans doute aussi par Toulouse-Lautrec, il expérimente d’audacieuses formules, par exemple dans La Cantatrice mondaine, avec son piano en diagonale et le grand dos nu de la chanteuse au premier plan. Il transpose ces innovations dans ses grands portraits, comme celui de René Cole, où l’on voit aussi une allusion au Monsieur Bertin d’Ingres. Il peint le petit Subercaseaux avec une jambe repliée, comme l’a fait Degas pour l’une des fillettes de la famille Bellelli. Surnommé L’Aéroplane, le portrait de Marthe-Lucile Bibesco montre la jeune femme prête à s’envoler, entraînant avec elle le canapé.

Giovanni Boldini, Portrait de Rita de Acosta Lydig, 1911, huile sur toile, Jamie Coleman, États-Unis © M. et Mme. James O. Coleman

Mais elle a la grâce d’un Gainsborough moderne. Le Portrait de Mme R. L. présente une jeune femme voguant sur une chaise longue XVIIIe dont les deux parties s’éloignent dangereusement… Les critiques relèvent la pose osée de « ces jeunes femmes aux jambes croisées, au torse nerveux qui s’infléchit à plaisir, aux allures gesticulantes ». Comme les jambes croisées, les jambes agitées de Lady Colin Campbell, le pas de danse audacieux de Mme Charles Max, qui semble provoquer la chute de sa robe, sont alors des postures d’une grande indécence. Mais la femme moderne vue par Boldini « répond assurément à une vérité parisienne », concède le critique du très conservateur quotidien Le Gaulois du 23 avril 1897. « Ah ! Boldini n’est certes pas un peintre des familles ! », s’exclame Sem. Ce parfum de scandale ajoute au prestige d’une œuvre dont on admire les authentiques qualités picturales.

Giovanni Boldini, Feu d’artifice, vers 1890, Galerie d’art moderne et contemporain, Musée Giovanni Boldini, Italie, Ferrare ©Ferrara, galerie d’art moderne et Contemporain / Luca Gavagna

La prédilection de Boldini pour les accords spectaculaires de noir et de blanc, pour les fonds gris et neutres qui mettent en valeur les chairs lumineuses, est également un trait caractéristique de son art. Il fait somptueux tout en faisant simple. Boldini n’admire-t-il pas Frans Hals et Velázquez ? Et aussi Manet, bien sûr. Souvent son pinceau s’emballe et balafre un tableau commencé sur un mode plus traditionnel. Ces embardées électrisent le Portrait de Gladys Deacon ou celui d’une inconnue, dit Feu d’artifice. Paganini du pinceau, Boldini s’enivre de sa propre virtuosité. Inutile de préciser que le privilège de se faire « boldiniser », selon le mot de l’époque, se paie très cher : de 30 000 à 50 000 francs en 1910. La ravissante actrice Alice Regnault, qu’il propose de peindre en amazone, à titre gracieux, pour briller au Salon, se récrie lorsqu’il lui annonce finalement le prix de 25 000 francs. Elle le menace d’une action en justice. Le procès autour du Portrait de Pauline Hugo avec son fils Jean se conclut par un accord amiable. Mais en 1925, le maestro sera condamné à livrer son portrait à Mrs. Edwards au prix initialement convenu de 60 000 francs. Il en demandait 300 000 !

Exposition « Boldini. Les plaisirs et les jours »
Petit Palais
Av. Winston Churchill, 75008 Paris
www.petitpalais.paris.fr
Du 29 mars au 24 juillet

Cet article Les précieux portraits de Boldini : splendeur et décadence de la Belle Époque est apparu en premier sur Connaissance des Arts.