Les dessus des Hasards heureux de l’escarpolette de Fragonard retrouvent leurs couleurs à la Wallace Collection

Pastiché par Disney dans La Reine des neiges (2013) ou encore dans la saga de films Harry Potter (2001-2011), Les Hasards heureux de l’escarpolette (1767-1768) est certainement l’un des tableaux les plus connus de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). Recouverte pendant des années par une couche de vernis jauni par le temps, la toile vient de retrouver ses couleurs d’antan. Après avoir réalisé pour la première fois de son histoire une kyrielle d’analyses techniques tout au long de l’été 2021, la Wallace Collection (Londres) a nettoyé et restauré son chef-d’œuvre, sous la houlette de Martin Wyld (anciennement à la tête du service conservation de la National Gallery où il a travaillé pendant 40 ans sur les restaurations de travaux d’artistes de Léonard de Vinci à Diego Vélasquez) avant de le raccrocher cette semaine dans ses salles. L’occasion d’en apprendre plus sur le tableau rococo à l’histoire fort mystérieuse.

Une commande énigmatique

Dans un jardin verdoyant et foisonnant, une jeune femme perchée sur une escarpolette lance une de ses pantoufles dans les airs. Dissimulé dans la végétation, un homme âgé la balance, tandis qu’un autre plus jeune, allongé derrière un buisson, regarde en direction des dessous de la robe de soie rose portée par la femme. Une statue de cupidon portant l’index à sa bouche suggère la nature secrète de la relation. Si la puissance érotique de la scène est incontestée, certains éléments restent encore méconnus. Qui sont les personnages ? Qui est le commanditaire ? Seul le dramaturge Charles Collé (1709-1783) apporte un indice sur son identité. Dans ses Mémoires, il relate sa rencontre avec le peintre d’histoire Gabriel-François Doyen (1726-1806) qui lui raconte qu’un « homme de la Cour » anonyme est venu à sa rencontre pour lui commander une peinture : « Je désirerais que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse) sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée pour voir les jambes de cette belle enfant et mieux même… ». Face à cette proposition au sujet scandaleux, Doyen refuse et passe la commande à Fragonard, déjà connu pour ses tableaux érotiques. Il choisit de faire un tableau au style rococo (déjà démodé mais adapté à la sensualité joyeuse et exubérante qu’a représenté l’artiste) abandonne la référence à l’Église et concentre son attention sur la jeune femme qui devient « inaccessible objet d’une cruelle tentation pour son vieil admirateur assis et son jeune amoureux tout émoustillé », décrit le catalogue de la Wallace Collection.

Jean-Honoré Fragonard, Les Hasards heureux de l’escarpolette, 1767-1768, huile sur toile © Trustees of The Wallace Collection, London

Aujourd’hui, l’identité du commanditaire échappe toujours aux histoires de l’art. Prochainement, le conservateur des peintures françaises à la Wallace Collection Yuriko Jackall se rendra en France pour mener des recherches aux archives et tenter d’en apprendre un peu plus sur l’histoire de l’œuvre. « Fragonard est un artiste insaisissable qui m’a fasciné tout au long de ma carrière, déclare l’historien de l’art. Il est tellement varié, imprévisible et accompli. Il est parti en nous laissant remarquablement peu de preuves documentaires sur sa vie et ses méthodes de travail, nous avons donc cherché les réponses dans son travail lui-même. Bien qu’il reste encore des recherches à faire, je suis enthousiasmé par l’impact que le public aura en regardant de plus près Les Hasards heureux de l’escarpolette. »

Un nettoyage nécessaire pour retrouver la palette de Fragonard

« Le choix de Fragonard d’entreprendre une peinture que d’autres artistes avaient refusée et les méthodes qu’il a utilisées pour la construction de sa composition ne sont pas claires non plus, explique le musée dans un communiqué. De surcroît, la surface de la peinture a été obscurcie par le vernis jaune et les anciennes retouches décolorées étaient devenues visibles. » Ainsi, un nettoyage de la toile était plus que nécessaire pour facilité sa compréhension. Certains détails de la composition effacés sous l’épais vernis ont été (re)mis en évidence, à l’instar d’un petit chien situé dans la partie inférieure droite du tableau ou de la délicate dentelle blanche du vêtement de la jeune femme. De plus, l’enlèvement de ce voile jaune a transformé les couleurs : l’homme à gauche qui pousse la balançoire ne porte pas de vêtements noirs, comme un évêque, mais est habillé de bleu, tel un laïc. Ainsi, la scène pourrait représenter un triangle amoureux avec un mari âgé et un jeune amant. D’autres couleurs sont également plus frappantes depuis la restauration de l’œuvre : le rose de la chair et de la robe de la figure féminine se démarque, soulignant davantage l’espièglerie et la sensualité du personnage central.

Les restaurateurs de la Wallace Collection ont retiré progressivement la couche de vernis. © Trustees of The Wallace Collection, London

En plus de retrouver la fraîcheur de sa texture et toute sa profondeur, le tableau a révélé grâce aux analyses techniques de nouveaux éléments sur sa composition. Des dessins préparatoires et des traits sous-jacents ont été identifiés. Les spécialistes de la Wallace Collection ont pu conclure que Fragonard semble avoir travaillé avec assurance pour réaliser directement sur la toile ses habiles coups de pinceau.

« Retomber amoureux de Fragonard »

Pour ses retrouvailles avec le public, la Wallace Collection a disposé Les Hasards heureux de l’escarpolette dans une présentation inédite aux côtés des huit autres tableaux conservés par l’institution, qui possède le plus grand nombre de tableaux de Fragonard en Europe (hors France), pour comprendre comment l’œuvre du peintre a évolué au fil du temps. Pour célébrer son retour, le musée propose également aux mois de novembre et de décembre toute une série d’événements spécialement consacrés à Fragonard et son chef-d’œuvre. Conférences, séance de dédicaces d’ouvrages sur l’artiste, commande d’un film explorant l’influence du peintre et de son tableau… La Wallace Collection propose toute une programmation pour découvrir l’œuvre de Fragonard, mettre en lumière les récentes recherches et leurs précieuses découvertes.

Les visiteurs peuvent retrouver Les Hasards heureux de l’escarpolette dans les salles de la Wallace Collection. © Trustees of The Wallace Collection, London

Ces célébrations raviront les aficionados de l’artiste, captivés par le mélange d’érotisme et de mystère que dégagent Les Hasards heureux de l’escarpolette, en témoignent pléthore de références au chef-d’œuvre dans la littérature, l’art contemporain, le design ou encore au cinéma. « Nous avons abordé la conservation du chef-d’œuvre avec une grande sensibilité et une conscience aiguë de notre responsabilité envers le public de préserver cette icône de la peinture, confie Xavier Bray, directeur de la Wallace Collection. Les résultats ont été étonnants et le véritable génie de Fragonard a été révélé. Je vous invite à venir le contempler et à retomber amoureux de Fragonard. »

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