« Le suicide n’est pas une blague » : des produits dérivés d’une exposition Van Gogh retirés de la vente

« Eareser » : c’est sous ce nom, associant en un jeu de mots douteux les termes « ear » (oreille) et « eraser » (effacer), qu’était vendue jusqu’à récemment dans la boutique de la Courtauld Gallery de Londres une gomme en forme d’oreille, conçue comme un produit dérivé de l’exposition « Van Gogh. Self-Portraits », présentée jusqu’au 8 mai. Un peu plus loin, on trouvait également un savon aux tournesols portant le slogan « pour les artistes torturés qui aime les belles bulles » ainsi qu’un « Kit de premier secours émotionnel ». Ironisant sur l’instabilité mentale et le destin tragique du peintre, ces produits ont choqué plus d’un visiteur au point que le musée a finalement décidé d’en retirer certains de la vente ce lundi 14 février.

Banalisation et dérive mercantile

L’artiste britannique Charles Thomson compte parmi les premiers à s’être insurgés contre ce que beaucoup considèrent comme une dérive mercantile : « Le suicide n’est pas une blague et la maladie mentale n’est pas une blague. C’est superficiel, méchant et insensible. Et ensuite ? Le pistolet suicide de Van Gogh ? », a-t-il déclaré au Daily Mail. « Seraient-ils, par exemple, prêts à vendre des crayons en forme de fausse jambe lors d’une exposition Frida Kahlo ? », a réagi David Lee, rédacteur en chef du magazine Jackdaw, faisant référence à l’amputation de la peintre mexicaine dont la jambe avait été infectée par la gangrène. Qu’on se rassure, ici, ce n’est pas tant le principe de l’humour noir et son champ d’application qui sont remis en cause mais plutôt une banalisation sur fond de revenus un peu mal acquis. On ne peut, en réalité, que se réjouir de ce que l’époque contemporaine pousse heureusement de plus en plus à ne pas minimiser la santé mentale, la mettant sur le même plan de gravité et de besoin de guérison que la santé physique.

Savon tournesol Vincent van Gogh « pour l’artiste torturé qui aime les bulles duveteuses » ©️Courtesy of the Unemployed Philosophers Guild

La Courtauld Gallery a simplement déclaré dans un communiqué : « Courtauld prend la santé mentale très au sérieux. Il n’a jamais été dans l’intention de Courtauld de présenter une attitude insensible ou dédaigneuse à ce sujet important en proposant ces articles. Les objets en question ne représentent qu’une petite fraction de ceux mis à disposition dans le cadre de la boutique de l’exposition. À la lumière de ces préoccupations, les articles ne seront plus vendus dans nos boutiques. »

L’oreille coupée : du symptôme à l’icône

Vincent Van Gogh s’est coupé l’oreille gauche le 23 décembre 1888 au cours d’une crise de délire provoquée par une violente dispute avec Gauguin, qui était venu le rejoindre à Arles. L’artiste mettra fin à ses jours 18 mois plus tard, après un an d’internement à l’asile Saint-Paul-de-Mausole à Saint-Rémy-de-Provence. Dans l’intervalle, quelques jours après son automutilation, il peint Autoportrait à l’oreille bandée (1889), œuvre phare de l’exposition « Van Gogh. Self-Portraits » conservée à la Courtauld Gallery. L’artiste y apparaît le visage pâle, portant un large bandage blanc sur le côté droit (le tableau ayant été réalisé devant un miroir). Mettant en scène sa blessure pour mieux lui donner de réalité, l’artiste signe ici une œuvre d’introspection d’une rare intensité. Si le motif de l’oreille coupée est effectivement devenu un poncif de la culture populaire et artistique, son ancrage psychologique, voire pathologique, n’est demeure pas moins éminemment violent.

Vincent Van Gogh, Autoportrait à l’oreille bandée (détail), 1889, huile sur toile, 60,5 x 50 cm, galerie Courtauld Londres © Jim Winslet

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