Le Saint Thomas de Velázquez : l’invention d’un chef-d’œuvre caravagesque

Ce Saint Thomas est de provenance inconnue. On sait seulement qu’il apparaît en 1843 et qu’il entre au musée d’Orléans en tant qu’œuvre de Murillo. Cet autre Sévillan du Siècle d’or était très en vogue au XIXe siècle, alors que Velázquez était resté méconnu en France. Il faut attendre 1920 pour que l’historien Roberto Longhi, avec son flair légendaire, le rende à son véritable auteur. L’identité du personnage est attestée par l’inscription en haut du tableau : il s’agit de l’apôtre Thomas. D’une main, il porte un livre ouvert, de l’autre, il tient contre lui une pique, attribut de son martyre.

Série d’apôtres

Ce n’était pas une œuvre isolée, elle faisait partie de ce qu’on appelait un « apostolado », soit une suite de douze peintures représentant chacune un des apôtres, à mi-corps, et généralement destinée à orner une sacristie. On connaît de nombreux exemples d’ « apostolados », gravés ou peints, dont ceux du Greco et de Ribera. Celui de Velázquez, cependant, est plus qu’incomplet : son Saint Thomas ne peut être associé qu’à deux autres toiles, visibles à Barcelone et Séville. Les autres ont-elles disparu ? Ou bien ne furent-elles jamais peintes, pour cause, par exemple, de départ ? Ces trois figures d’apôtres datent de 1618 -1620, or Velázquez quitte Séville en 1622, pour intégrer la cour du roi Philippe IV, à Madrid.

Diego Velázquez, Saint Thomas, 1619-1620, huile sur toile, 94 x 73 cm, Orléans, musée des Beaux-Arts. ©Gigascope

Héritier de la révolution caravagesque

Les œuvres de sa période sévillane sont principalement des sujets populaires (porteur d’eau, scènes de cuisine, buveurs…) traités avec un âpre réalisme et une virtuosité saisissante dans le rendu des matières, avec de forts contrastes d’ombre et de lumière. Certes, ces sujets relèvent de la veine picaresque qui traverse le Siècle d’Or espagnol. Mais surtout, le jeune maître s’inscrit dans le grand courant caravagesque qui a gagné l’Europe. On pourrait même dire qu’il est un des principaux héritiers de la révolution caravagesque, tant il a médité les leçons essentielles du grand maître lombard. Ainsi, ses figures, même sacrées, sont-elles des hommes et des femmes du peuple, gens de la rue saisis dans leur humble dignité. Comme chez Caravage, ses modèles sont « des hommes du peuple élevés à la sainteté, dans le naturalisme cru de leur simple humanité ».

Diego Velázquez, Tête d’apôtre, Séville, museo de Bellas Artes, dépôt du museo del Prado, inv. P07943, 38 x 29 cm, ©museo del Prado

Et sa conception de la peinture est, de même, celle d’un art « concret », capable de restituer l’épaisseur des choses, leur densité, leur poids, toutes leurs qualités matérielles et tactiles ; capable aussi d’exprimer la densité morale des êtres. Existence physique et vie spirituelle, désormais indissociables, et restituées d’un même geste pictural. Ces principes esthétiques vont régir toute la carrière du peintre. En cette période de jeunesse, ses pinceaux semblent puiser dans la matière même des choses. Par la suite, au fil de la période madrilène, ils gagneront en fluidité, jusqu’à, pour ainsi dire, tremper directement dans l’air et la lumière.

Diego Velázquez, Saint Paul, Barcelone, museu nacional d’art de catalunya, inv. MNAC 024242, 99,5 x 80 cm, ©Barcelone, museu nacional d’art de Catalunya

Faire jaillir le sublime

En ôtant les vieux vernis et les repeints qui l’obstruaient, la restauration de 2019 a permis de mieux comprendre le caractère du tableau et l’art du peintre. On a pu alors apprécier sa manière, sa « main » : exécution rapide, sur un tracé préalable sommaire, posé au pinceau ; matière très couvrante, riche en pigments grossièrement broyés, qui, pour reprendre le mot de Corentin Dury, conservateur du Patrimoine, chargé des collections anciennes du musée des Beaux-Arts d’Orléans et commissaire de l’exposition, contribue à l’esthétique quelque peu « brutaliste », ou pour le moins rugueuse, du tableau. Cette densité pigmentaire est surtout évidente dans le pur ocre jaune du manteau, qui obsède le regard, dans le visage et dans les mains, visiblement peints « del natural », sur le vif. Chacun de ces éléments produit un effet de réalité et s’impose par une forte impression de relief, que l’on doit mettre en rapport avec l’expérience de la sculpture que Velázquez fit dans l’atelier de son maître Pacheco. Il incombait en effet aux peintres de doter les statues de leur polychromie. Le manteau ocre, en particulier, a la densité d’un bloc sculpté.

Luis Tristán, Saint Matthias, collection particulière, 107 x 77 cm © tous droits réservés

En 1996, l’écrivain Pierre Michon choisit de reproduire ce Saint Thomas en couverture de son livre culte Vies minuscules, réédité cette année-là. La vie des êtres les plus ordinaires, les destins les plus enfouis au fond des campagnes d’antan, voués à un complet oubli, sont comme célébrés, magnifiés et parfois élevés à une quasi-sainteté, par la grâce d’une écriture qui fait jaillir le sublime de la plus sombre humilité. Quel plus bel hommage pouvait-on rendre au rude jeune apôtre de Velázquez ?

Autour de Saint Thomas

L’exposition réunit quelque cinquante pièces autour du Saint Thomas. Deux autres Velázquez proviennent du même « apostolado », le Saint Paul du Museu nacional d’art de Catalunya (Barcelone), et la Tête d’apôtre du Prado, en dépôt au musée de Séville. Une quatrième pièce, issue d’une collection particulière, est confrontée aux précédentes et pourrait prendre place dans la série. Les œuvres de Velázquez sont comparées à des apôtres peints par d’autres maîtres, espagnols comme Francisco Pacheco, Jose de Ribera (représenté par un splendide Jacques le Mineur) ou Luis Tristan, ou relevant du même naturalisme, comme Claude Vignon et Gérard Seghers.

Jusepe de Ribera, Saint Jacques le majeur, Francfort, Sädel museum, inv. 2443, 133 x 99 cm, © CC BY-SA 4.0 Städel Museum, Frankfurt am Main

À voir

L’exposition « Dans la poussière de Séville… sur les traces du Saint Thomas de Velázquez »,  musée des Beaux-Arts, Orléans, 1, rue Fernand-Rabier, 45000 Orléans, 02 38 79 21 83, www.orleans-metropole.fr du 5 juin au 14 novembre.

À lire

Le catalogue de l’exposition, sous  la direction de Corentin Dury, conservateur du Patrimoine, chargé des collections anciennes du musée des Beaux-Arts d’Orléans, coéd. Musée des Beaux-Arts d’Orléans / In Fine éd. d’art (160 pp., 90 ill., 25 €).

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