Le parfum et l’art en partage au musée Fragonard de Grasse

Grasse, on le sait, est la capitale mondiale du parfum, où cette industrie se développe depuis le XVIIe siècle. Elle est aussi la ville natale de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), fils d’un gantier parfumeur et peintre radieux, qui conféra à l’art des Lumières ses accents les plus brillants et sensuels. Lorsque, en 1926, Eugène Fuchs fonde sa parfumerie, à Grasse, il a l’idée de lui donner le nom du peintre. À la fois hommage et preuve d’intelligence publicitaire, car ce nom de Fragonard, synonyme de jeunesse, élégance et coquetterie féminine, ce nom plein de fragrances, « colle » on ne peut mieux à une entreprise de parfumerie.

Un musée du Parfum

Entreprise que le petit-fils du fondateur, Jean-François Costa, fait prospérer, porté par une passion qui englobe et dépasse la culture du parfum. En 1947, il acquiert une importante collection d’objets de parfumerie, en particulier des flacons datant de l’Antiquité, et l’installe dans une salle de l’usine, ouverte au public. C’est le premier d’une série de musées que la maison Fragonard va ouvrir, au fil du temps : le musée du Parfum à Paris (en trois lieux : Opéra, Scribe, Capucines) et, à Grasse, le Musée provençal du costume et du bijou, qui présente les ensembles réunis par Hélène Costa, l’épouse de Jean-François, ainsi que le musée Jean-Honoré Fragonard, le dernier en date, avant l’ouverture d’un musée du Costume, à Arles, à l’horizon 2023.

La Visitation, Jean-Honoré Fragonard. © Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard

Passionné par le XVIIIe siècle français, Jean-François Costa collectionnait aussi les peintures, à commencer par celles de l’illustre artiste dont sa maison avait pris le nom. Il constitua un ensemble de grande valeur, qui attira l’attention du musée du Louvre. Il fut question d’une dation, en 2009, mais les négociations n’aboutirent pas. Dans le même temps, la famille faisait l’acquisition de l’Hôtel de Villeneuve, un superbe hôtel particulier du XVIIIe. Pourquoi ne pas y installer les collections de peinture et les ouvrir au public ? Ainsi fut fait et c’est ainsi que naquit, en 2011, un an avant la disparition du collectionneur âgé de 90 ans, le musée Fragonard de Grasse.

Vue du Musée Jean-Honoré Fragonard. © Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard

Le projet de ce musée fut mené à bien par les trois filles de Jean-François, Anne, Agnès et Françoise, qui non seulement ont repris la direction des affaires mais, habitées par la même passion artistique, ont eu la volonté de valoriser et d’enrichir les collections constituées par leurs parents, et de soutenir la recherche sur le XVIIIe siècle français. Leur action est guidée par un grand principe légué par leur père. « Tu n’achètes pas une pièce si tu ne vas pas l’exposer », leur a-t-il enseigné et, de fait, toute nouvelle acquisition est destinée aux cimaises du musée. Un musée d’accès gratuit, selon l’idéologie paternelle fondée sur l’idée du partage.

Hommage à trois peintres grassois

Depuis l’ouverture du musée, le nombre d’œuvres a doublé, c’est dire si ces héritières sont actives ! Les acquisitions vont bon train, avec l’aide de spécialistes tels que Philippe Costamagna, directeur du musée Fesch d’Ajaccio, et l’historienne de l’art Carole Blumenfeld, qui les conseillent sur leurs choix et apportent leur expertise. Carole Blumenfeld (qui est aussi commissaire de l’exposition de cet été) découvrit et identifia en 2017 un tableau de Fragonard disparu depuis deux siècles, L’Oiseau chéri. Sous les repeints et les vernis noircis, la toile était peu engageante et présentait un risque important d’erreur. Mais, sûre de son intuition, l’historienne sut convaincre les sœurs Costa d’acheter la toile !

L’Oiseau chéri, Jean-Honoré Fragonard. © Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard

On compte à ce jour une centaine de pièces, peintures et dessins, dues exclusivement à trois peintres grassois du XVIIIe siècle : Jean-Honoré Fragonard, on l’a dit, Marguerite Gérard et Jean-Baptiste Mallet. Clairement, l’intention de Jean-François Costa a été de rendre à Grasse un patrimoine culturel prestigieux, dont la ville n’était pas forcément consciente. Concernant Fragonard, il s’agit du fonds le plus important au monde, après celui du Louvre. Il recoupe la plupart des genres abordés par l’artiste, scènes intimistes (La Visite à la nourrice), érotiques (Le Sacrifice de la rose), paysages (Le Troupeau), portraits (Tête d’enfant) et même sujets religieux avec une merveilleuse Visitation, d’une incomparable fraîcheur de ton et de touche. L’ensemble des dessins n’est pas moins remarquable.

L’Indécision, Marguerite Gérard. © Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard

On y compte plusieurs sanguines, somptueux paysages aux frondaisons frémissantes, des scènes quotidiennes saisies au vol, parfois dignes de Rembrandt (La Jeune Mère), ou encore une suite très drôle, acquise en vente en 2013, où « l’aimable Frago », comme il se qualifie lui-même, se représente dans plusieurs situations : en cours de dessin, au spectacle avec sa famille, ouvrant la mauvaise porte alors qu’il cherche la « chaise percée » et tombant dans le vide, cette chute lui valant une entorse qui le tient immobilisé au lit, puis marchant à cloche-pied en se tenant à la taille d’une demoiselle… Le trait si vif de l’artiste fait merveille, aussi, sur ce mode mineur du croquis narratif.

La peinture fine de Marguerite

Les deux autres artistes sont beaucoup moins célèbres, et de moindre envergure, mais représentés par des ensembles si complets que c’est ici leur musée de référence. Marguerite Gérard (1761-1837) était, elle aussi, fille d’un parfumeur grassois. Elle fit son apprentissage dans les années 1775, à Paris, auprès de son beau-frère Jean-Honoré Fragonard, dont elle fut parfois la collaboratrice. Elle se spécialisa dans les œuvres inspirées de la « peinture fine » hollandaise du Siècle d’or, alors en vogue : scènes domestiques dans des intérieurs bourgeois, avec meubles lustrés et brillantes soieries, peintes d’un pinceau lisse et raffiné, et versant dans une sentimentalité suave étrangère à son maître.

L’Innocence et la Fidélité ramenant l’Amour, Jean-Baptiste Mallet. © Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard

Ainsi, parmi les tableaux importants de l’artiste, L’Espoir du retour est-il presque un pastiche des anciens Hollandais, avec sa jeune femme rêveuse tenant une lettre, sa mappemonde posée sur une table et son lourd tapis. Mais ses petits portraits d’amis et d’artistes (Lagrenée, Ledoux, Fragonard…), dont le musée a acquis un vaste ensemble, intéressent par leur caractère intimiste et non officiel. Jean-Baptiste Mallet (1759-1835) fut, quant à lui, l’élève de Pierre-Paul Prud’hon. Ses tableautins peints à la gouache ou à l’aquarelle offrent une véritable chronique de la vie parisienne sous le Directoire et l’Empire. Ou bien ce sont des sujets sentimentaux dans le goût néoclassique, avec décors à l’antique. Ses scènes de genre ou historiques relèvent pleinement du style troubadour, dont il est l’un des créateurs. En réunissant ces trois artistes, la collection offre un point de vue unique sur l’évolution de la peinture et du goût en France, faite de ruptures et de subtiles continuités, entre la fin de l’Ancien Régime et la Restauration.

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