Le musée du Louvre prépare le grand retour des Femmes d’Alger, chef-d’œuvre de Delacroix

« Un petit poème d’intérieur, plein de repos et de silence, encombré de riches étoffes et de brimborions de toilette », le décrit Charles Baudelaire. Dans le cadre d’une campagne de restauration des tableaux d’Eugène Delacroix (1798-1863) conservés au musée du Louvre, les Femmes d’Alger (1834) sont actuellement entre les mains des équipes du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) pour retirer l’écran jaune, formé par les couches successives de vernis, et redonner au chef-d’œuvre sa richesse chromatique, sa lumière et ses subtiles nuances. Avant sa réinstallation dans la salle Mollien au début de l’année 2022, les experts livrent les premiers résultats de leurs recherches ainsi qu’un avant-goût de cette impressionnante restauration.

Une restauration nécessaire à la compréhension du tableau

Après la restauration réussie des Massacres de Scio (1824), les équipes du département des peintures du musée du Louvre ont décidé de poursuivre la campagne de restauration lancée il y a trois ans avec un tableau de plus petit format. Acquis par l’État dès sa présentation au Salon de 1834 pour le Musée royal des artistes vivants avant d’entrer au Louvre en 1874, les Femmes d’Alger n’ont subi quasiment aucun dommage (hormis des déchirures survenues après un incident lors d’un prêt à la Biennale de Venise en 1956). Toutefois, si l’état matériel de l’huile sur toile n’est pas en péril, une restauration de celle-ci était nécessaire pour retrouver certains éléments essentiels du chef-d’œuvre : « au-delà d’améliorer son état de présentation, cette restauration à pour but de le rendre plus lisible et compréhensible pour le public », révèle Sébastien Allard, directeur du département des peintures au Louvre et co-commissaire de l’exposition événement « Delacroix » (2018).

Eugène Delacroix, Les Femmes d’Alger (avant restauration), 1834, huile sur toile, 180 x 229 cm, musée du Louvre ©C2RMF Laurence Clivet

Les successions de revernissages, parfois sans décrassage au préalable, ont porté fortement préjudice à la richesse de la création de Delacroix, considérée comme l’an 1 de la peinture moderne, admirée par des peintres tels que Cézanne, Signac, Matisse ou encore Picasso. « Engluées » par ces couches de vernis, les Femmes d’Alger perdaient leurs caractéristiques comme leurs ombres colorées, leurs mélanges optiques (qu’expérimente Delacroix avant la loi des contrastes simultanés de Chevreul) et la diversité des couleurs, des carnations aux textiles représentés. « Plus qu’un voile, un écran jaune avait tendance à unifier et boucher le fond du tableau, on arrivait à une œuvre qui était plutôt dans les clairs-obscurs à la limite rembranesque », ajoute Côme Fabre, conservateur spécialiste des peintures françaises du XIXe siècle, également co-commissaire de l’exposition « Delacroix ».

Montage des 16 radiographies de rayons X sur un détail du tableau. ©C2RMF Laurence Clivet

La genèse de l’œuvre révélée

Ainsi, après avoir rassemblé un maximum d’informations historiques et scientifiques, le département recherche du musée a réalisé un bilan complet de l’état de l’œuvre avant sa restauration. À l’aide de la radiographie, des ultraviolets, de la photographie sous différentes lumières, du rayonnement infrarouge, de la réflectographie infrarouge et de cartographies de fluorescences X (qui permet de reconnaître les éléments chimiques afin de savoir quels pigments sont présents à la surface et décomposer la palette du peintre), les spécialistes ont ensuite pu approfondir l’histoire de l’œuvre et mettre en évidence plusieurs éléments. Grâce à la réflectographie infrarouge, un dessin sous-jacent montre que Delacroix a commencé par esquisser ses figures avec des pigments pour caler ses personnages. Des changements de composition (notamment le déplacement de la tenture ou le changement d’un meuble bas à la place des deux portes) ont été observés en combinant la radiographie et la réflectographie infrarouge, des étapes de la genèse de la toile qui sont aujourd’hui totalement invisibles.

Détail, réflectographie infrarouge. ©C2RMF Laurence Clivet

Aussi, certains personnages ont été fortement repris : la radiographie a notamment mis en évidence un changement concernant la femme représentée à gauche qui regardait initialement de face mais que l’artiste a détourné le visage par la suite. Selon Côme Fabre, ce changement serait « une façon de neutraliser la personnalité des personnages ». Les analyses ont de même révélé la présence inattendue de blanc de zinc, connu pour avoir été utilisé par les artistes à partir de 1850. Sa présence identifiée grâce à la réflectométrie à fluorescence X dans les sous-couches des Femmes d’Alger prouve que le pigment a été employé beaucoup plus tôt que ce que ne pensaient les spécialistes jusqu’à présent, ce qui change la datation des usages des pigments.

Détail d’une photographie en lumière réfléchie du tableau en cours de restauration.
©C2RMF Thomas Clot

Retrouver l’harmonie des couleurs

Après ces étapes préliminaires capitales, la restauratrice Bénédicte Trémolières a pu se plonger dans la documentation du C2RMF pour enlever progressivement ces vernis très jaunes et encrassés avec un même solvant, tout en laissant une couche de protection au tableau. Dans les Femmes d’Alger, « tout se joue dans l’harmonie et la correspondance des couleurs », explique Bénédicte Trémolières. Après avoir travaillé sur le fond, la spécialiste s’est concentrée sur les figures pour trouver le bon équilibre entre les différentes plages colorées. Au fil de ce décrassage, les reflets et jeux d’ombres présents dans le chef-d’œuvre sont réapparus. Une ombre verte a ressurgi sur la peau d’une femme pour lui donner du volume, le blanc crémeux du vêtement en lin de la servante se différencie à présent de celui d’un autre personnage plus lumineux et froid. De même, on retrouve des effets de matières transparentes que Delacroix a superposé pour donner de la richesse aux coloris et jouer sur la profondeur des tons. « On sent à quel point l’artiste adapte sa technique d’aquarelle à l’huile », décrit Sébastien Allard. « On comprend mieux le lien avec les écrits de Delacroix et tout ce qui a pu être écrit sur ce tableau, à l’instar de l’historien Charles Blanc qui décrit très bien le tableau, ses couleurs, lumières et accords des tons, illisibles sous le vernis », complète Bénédicte Trémolières. Dissimulés pendant plusieurs décennies, certains éléments du tableau révélés par la restauration mettent également en lumière le goût décoratif de Delacroix, des tissus des coussins au mobilier oriental, en passant par les vêtements.

Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, Salon de 1827, huile sur toile, 392 x 496 cm, Paris, musée du Louvre

En attendant de pouvoir retrouver le tableau dans les salles rouges, les visiteurs et aficionados de Delacroix peuvent toujours revenir dans la salle Mollien contempler Le Massacre de Scio, raccroché au début de l’année 2020. Pour éviter des déséquilibres et maintenir une sorte de dialogue entre les tableaux, après la restauration des Femmes d’Alger, ce sera au tour de La Mort de Sardanapale (1827) de passer entre les mains des experts du C2RMF pour retrouver ses couleurs et sa lumière d’antan.

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