Le Mobilier national : « moderne depuis des lustres ». Entretien avec Hervé Lemoine, président de l’institution

Le Mobilier national est une infrastructure ancienne. Officiellement âgée de plus de 200 ans, elle se repose sur une culture et des traditions de la fin du Moyen Âge, lorsqu’aménager les châteaux de la cour demeurait un enjeu primordial pour le jeu diplomatique. Le Mobilier national crée et restaure des dizaines de milliers de meubles et d’objets destinés de nos jours à l’ameublement et au décor des édifices publics, en France et à l’étranger. Cette structure est à la fois un conservatoire et un lieu de création d’artisanat spécialisée. Ses artisans permettent la mise en valeur des savoir-faire de l’institution, estimée dans le monde entier mais malheureusement peu connue du grand public. Connaissance des Arts rencontre pour vous son président, Hervé Lemoine qui va nous expliquer les objectifs futurs portés par le Mobilier national.

Institution pluriséculaire, le Mobilier national est encore méconnu du grand public. Comment expliquer cette difficulté à l’identifier ?

Pendant longtemps, le Mobilier national n’a pas considéré qu’il était nécessaire de communiquer sur ses missions, sur ses savoir-faire, comme si cela allait de soi. Aujourd’hui, cette époque est révolue. Il est indispensable, compte tenu de nos ambitions, de faire connaître notre histoire, de donner une meilleure visibilité à cette institution dont le rôle est de conserver, de restaurer un patrimoine considérable, mais aussi de créer des œuvres textiles et du mobilier contemporain. Ce faisant, nous pratiquons et nous soutenons les métiers d’art et la création design. Pour le plus grand nombre, nous ouvrons davantage nos manufactures et ateliers, en permettant au public, notamment à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, de découvrir les multiples métiers du Mobilier national. Depuis 2018, la mise en ligne de nos collections, avec déjà soixante-quinze mille notices en accès libre, s’inscrit également dans cette démarche de transparence et de partage des connaissances, que nous compléterons bientôt avec un portail des métiers et des savoir-faire.

Hervé Lemoine, président du Mobilier national © Damien Grenon

Le Mobilier national conserve 130 000 pièces de mobilier et d’art décoratif. Comment les mettre davantage en lumière ?

Nous avons intensifié notre politique de dépôts, au bénéfice de grandes demeures et de châteaux historiques. Nous avons participé au remeublement de Chambord, d’Azay-le-Rideau, de Fontainebleau, de Versailles… sans oublier l’hôtel de la Marine, qui est un lieu particulièrement symbolique, puisqu’il a été construit à la fin du XVIIIe siècle pour abriter le Garde-Meuble de la Couronne.

Réserve de lustrerie du Mobilier national © Sophie Lloyd

En collaboration avec les collectivités territoriales, nous sommes aussi engagés en faveur de sites moins connus, tels que les châteaux de Duras ou de Candé, ou encore la maison de Balzac à Saché qui, une fois remeublés, ont vu leur fréquentation augmenter de façon significative. Ces projets permettent de valoriser nos collections et nos métiers – ébéniste, bronzier, doreur, tapissier… – attachés à leur conservation et à leur restauration. Car, et je tiens beaucoup à cela, le Mobilier national est tout d’abord riche de ses métiers et de ses savoir-faire. C’est, avec la création contemporaine, ce qui nous distingue d’autres institutions qui n’ont pas en interne des ateliers comparables aux nôtres. Enfin, nous menons une politique active d’expositions : celles que nous organisons à la galerie des Gobelins et celles pour lesquelles nous prêtons des œuvres.

A-t-il, un jour, été question de créer un espace d’exposition permanente ?

Non, car nous ne sommes pas un musée du meuble ou des arts décoratifs. Nous privilégions les dépôts à long terme, les collaborations, les expositions temporaires notamment de nos tapisseries et de nos tapis de la Savonnerie. Il faut bâtir à partir de ce que nous sommes. Il n’existe aucun équivalent dans le monde à ce qu’est le Mobilier national, héritier d’une tradition régalienne, comme tous les « ateliers de palais » existant en Europe, mais qui a réussi son inscription dans le temps présent en maintenant des ateliers de restauration et une intense politique de création contemporaine. Notre singularité est notre force. Nous conservons une collection patrimoniale de qualité muséale, mais qui a gardé sa valeur d’usage. Il ne faut jamais oublier qu’ici chaque objet, chaque œuvre, a été créé pour témoigner de la richesse et de la diversité des arts décoratifs en France. Et nos ateliers de restauration, y compris textile, veillent à les entretenir tout comme ils entretiennent des savoir-faire rares.

Réserve Perret, Mobilier national © Sophie Lloyd

Quel rôle jouent aujourd’hui les manufactures de Beauvais, des Gobelins, de la Savonnerie et les ateliers-conservatoires de dentelle d’Alençon et du Puy-en-Velay ?

À toutes les époques de son histoire, l’institution a été tournée vers la création de son temps. Les ateliers et les manufactures ont toujours été sollicités pour servir un goût contemporain, jamais pour recréer un style du passé. Sous Louis XVI, on faisait du Louis XVI. L’esprit est resté le même. Mobilier, tapis, tapisseries ou dentelles, nous travaillons avec les artistes et designers d’aujourd’hui. Flairer, débusquer les nouveaux talents parmi les très jeunes créateurs est aussi notre mission. C’est pour cela que nous accueillons le campus d’excellence Métiers d’art et Design, et qu’a été créé le prix Mobilier national à la Design parade de Toulon. L’enjeu est de montrer que le Mobilier national est un lieu plus que jamais tourné vers l’innovation, y compris dans les métiers de la restauration. La création actuelle doit contribuer à faire évoluer le regard sur certaines pratiques comme la tapisserie ou la dentelle qui, dans l’esprit du grand public, souffrent parfois d’une image désuète. C’est pourquoi nous sommes très heureux que le Comité d’organisation des Jeux olympiques de Paris 2024 nous commande une monumentale tapisserie à partir d’une œuvre originale de Marjane Satrapi.

Quels sont vos projets pour l’Atelier de recherche et de création (ARC), créé au sein du Mobilier national en 1964 pour meubler les édifices de la République ?

L’ARC est un formidable outil de soutien à la création. En plus d’un demi-siècle, il y a été façonné près d’un millier de prototypes. Nous devons valoriser ce remarquable travail et offrir une postérité à certaines pièces. Nous avons toujours travaillé avec les plus grands designers, mais après avoir réalisé leur prototype à l’ARC, beaucoup ont édité ailleurs et sans nous. Nous avons donc décidé de nouer des partenariats avec des fabricants, des éditeurs, pour que les créations de l’ARC soient éditées et nous permettent, alors même que l’évolution du goût pour l’ameublement contemporain domine, de mieux répondre aux attentes de nos affectataires.

Commode réinterprétée par l’artiste Corinne Laverdet dans le cadre de la démarche expérimentale des Aliénés © Isabelle Bideau

C’est dans cet esprit que nous avons conçu la collection Hémicycle, une gamme de sièges dessinée par Philippe Nigro que le Mobilier national a coéditée avec Ligne Roset. Elle a été dévoilée au salon Maison & Objet en 2019 et elle a équipé le pavillon français de l’Exposition universelle de Dubaï. Ces projets participent de notre volonté d’ouverture, y compris vers un design destiné au plus grand nombre. Pour moi, il est essentiel que le Mobilier national demeure le foyer bouillonnant des métiers d’art et du design, en contribuant à la transmission des savoirs, de la restauration comme de la création, et au rayonnement des arts décoratifs français.

Mobilier national
1 rue Berbier du Mets, 75013 Paris
www.mobiliernational.culture.gouv.fr

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