L’art révolutionnaire de Donatello, fou solitaire, génie de la Renaissance

Dans les mythes et légendes, les statues s’animent parfois. Galatée séduit Pygmalion et épouse son sculpteur, la Sainte Vierge s’illumine devant la danse touchante du jongleur… Dans la Florence du début du XVe siècle, un miracle s’accomplit. Donatello (vers 1386-1466) défie le marbre et le bronze. Une folle ambition l’anime : exprimer la joie, la colère, l’étonnement, l’amour, la foi. La vie ! Ses figures gagnent une humanité nouvelle. La double exposition présentée au Palazzo Strozzi et au musée du Bargello à Florence (du 19 mars au 31 juillet) donne la mesure de cette révolution artistique.

Libérer la sculpture

« Le Musée national du Bargello a toujours conservé le plus important ensemble d’œuvres de Donatello au monde, déclare sa directrice, Paola d’Agostino. [L’exposition] est extraordinaire par le nombre d’œuvres présentées dans les deux lieux et par l’ampleur des confrontations inédites offertes au public. » De son côté, Arturo Galansino, directeur général de la Fondazione Palazzo Strozzi, se félicite : « Avec Paola d’Agostino et Francesco Caglioti [commissaire de l’exposition], nous avons œuvré à ce qui semblait être une “exposition impossible“, la présentation la plus exhaustive jamais faite de Donatello […]. »

Donatello, Donato di Niccolò di Betto; Florence, (vers 1386 – 1466),
David, vers 1435-1440,
bronze avec traces de dorure, 155 x 65 x 60 cm, Florence, Musée national du Bargello.

Donatello a reçu  dans l’atelier de Ghiberti sa formation de sculpteur. Mais selon Francesco Caglioti, professeur d’histoire de l’art médiéval à la Scuola Normale Superiore de Pise, « son véritable maître fut Filippo Brunelleschi, sculpteur, peintre, architecte ». C’est en compagnie de Brunelleschi, autre génie de la Renaissance, que vers l’âge de 20 ans il se rend à Rome où il découvre l’héritage antique. « Les grands sculpteurs florentins du Trecento peinaient à traduire l’expression des sentiments, le rapport entre le corps et l’âme. Donatello y est parvenu d’une façon vraiment révolutionnaire, inspiré par le grand exemple de Brunelleschi et par le paradigme de la sculpture de l’Antiquité. »

Donatello, Donato di Niccolò di Betto; Florence, 1386 vers – 1466,
Buste reliquaire de San Rossore,
vers 1422-1425,
bronze doré et argenté, 56 x 60,5 x 37 cm, Pise, Museo Nazionale di San Matteo.

Indépendant et solitaire, Donatello va construire son œuvre en opposition à la sculpture de son temps. Pour s’approcher au plus près de la vie, il fait des moulages du corps humain, et même de tissus dont il fixe les plis naturels par imprégnation de plâtre. En virtuose, il oppose le fin poli des chairs à la matité des étoffes, suggère la chevelure par un modelé plus sommaire. Il invente ainsi le « non finito ».  L’artiste a compris d’instinct qu’à une certaine distance, notre œil « achève » les parties laissées brutes. Au contraire, le rendu minutieux des moindres détails par des sculpteurs comme Ghiberti tend à brouiller l’effet d’ensemble. À Florence, où l’art des bronziers orfèvres impose le goût des lignes ciselées, le flambeau du non finito est repris par Bertoldo di Giovanni, élève de Donatello, qui le transmet à son tour. Il dirige la fameuse Académie des jardins de San Marco fréquentée par un certain Michel-Ange.

Donatello, Saint Jean-Baptiste de la Casa Martelli, vers 1442 marbre cm, 159,5 (165 avec l’auréole) x 46,5 x 36, Florence, Museo Nazionale del Bargello

Une révolution artistique

« Le génie de Donatello fut de comprendre les limites du médium sculpture par rapport à la peinture, poursuit Francesco Caglioti. Il a consacré toute sa vie à outrepasser ces limites, à donner à la sculpture des moyens qu’elle n’avait pas. La peinture dispose de la couleur, elle permet de représenter l’espace, de composer une histoire à plusieurs personnages, une “storia“. La sculpture ne possédait rien de cela. Donatello a inventé des solutions proches de la peinture, par exemple dans la technique du bas-relief, avec son fameux “schiacciato[relief  écrasé], dessinant d’une main ferme dans le marbre ou le bronze, suggérant subtilement la perspective. »

Donatello et atelier, Donato di Niccolò di Betto, Florence, 1386 vers – 1466, Vierge à l’Enfant (Madonna Piot) vers 1440, terre cuite dorée, cire, pâte de verre, 74 x 75 x 7 cm, Paris, Musée du Louvre, Département des Sculptures du Moyen Âge, de la Renaissance et des temps modernes. Photo : Stéphane Maréchalle. Paris, Louvre © 2021. RMN-Grand Palais /Dist. Foto SCALA, Florence

Mais se posait à lui le problème majeur de la statue. Comment suggérer une storia avec une figure isolée ? Regardons le David en bronze du Bargello en compagnie de notre cicérone : « Depuis plus de deux siècles, le David est présenté sur un socle d’un mètre de haut, ce qui, à mon sens, anéantit l’invention de Donatello et en détruit toute la poésie. La statue se trouvait à l’origine placée à plus de deux mètres de haut, sur une colonne. Du haut de cette colonne, le triomphateur exhortait les Florentins à suivre son exemple.
Sur le chapiteau, une inscription latine glorifiait l’humble berger qui, se confiant à la puissance divine, avait tué le géant Goliath. L’idée géniale de Donatello fut de placer David dans une position précaire. Celui-ci vient de sauter sur la tête de Goliath, elle-même en position instable sur une couronne de feuillage. Tout à sa harangue, le jeune orgueilleux ne se rend pas compte qu’il risque de tomber sur la foule. Je dois dire avec une certaine fierté que ce tour de passe-passe n’a jamais été compris. »

À voir

« Donatello. Il Rinascimento »
Palazzo Strozzi
Piazza degli Strozzi, Florence
+39 055 26 45 155
www.palazzostrozzi.org

et au

Museo Nazionale del Bargello
4, via del Proconsolo, Florence
+39 055 064 9440
www.bargellomusei.beniculturali.it

du 19 mars au 31 juillet

À lire

Le catalogue de l’exposition, sous la dir. de Francesco Caglioti, éd. Marsilio, Venise (368 pp., 400 ill., 50 € env.)

 

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