La fabrique du divin : Auguste et le culte impérial dans la Rome antique

« Qu’était-ce qu’un empereur romain ? Un aventurier qui avait réussi ou dont le père avait eu cette chance », ironisait l’historien Paul Veyne. Et tout le génie de ces empereurs aura été de faire oublier cette origine prosaïque pour s’élever au-dessus du commun des mortels. Le culte impérial constitue l’un des instruments privilégiés de cette alchimie, où le plomb de la force militaire se transforme en or de la divinité. Le règne d’Auguste, comme en tant d’autres matières, joue là un rôle inaugural.

Divin mais pas déifié

Avant même son accession au principat, une série d’honneurs lui est accordée par le Sénat qui, en 30 av. J.-C., décrète que des libations doivent être offertes au genius d’Octavien dans les banquets publics et privés. Si chaque homme dispose d’un genius (génie), entité divine protectrice, celle-ci n’était jusqu’alors honorée que dans le cadre domestique. Puis viennent d’autres hommages partagés avec les dieux : fêtes quinquennales, supplications, mention de son nom dans les hymnes sacrés, etc. Enfin, l’octroi du surnom d’Auguste, en 27 av. J.-C., achève de conférer une aura de sacralité au pouvoir d’Octavien.

Statue de Livie en Cérès, 2e quart du Ier siècle, marbre, H. 199 cm, Paris, musée du Louvre © RMN-GP

Parallèlement, son règne voit l’instauration et la célébration d’une pléthore de vertus divinisées : la Paix, la Providence, la Concorde, la Justice, toutes adossées à l’épithète auguste. S’y ajoute le numen, terme désignant la puissance ou capacité d’action des divinités, numen auquel l’imperator accepte que l’on sacrifie. Celui-ci se voit ainsi doté d’un caractère proto-divin, que la consecratio post mortem viendra sanctionner. Attention tout de même aux nuances. En effet, après sa mort, le souverain ne devient pas deus (dieu), il ne reçoit que l’épithète divus (divin), qui le place dans une position secondaire au sein du panthéon romain. Mais cela ne vaut que dans la partie occidentale de l’Empire. En Orient, les cités grecques ont rendu un culte aux empereurs theoi (dieux) et ne faisaient pas de véritable distinction sur le plan cultuel entre souverains morts ou vivants.

Autel des deouze dieux dit autel de Gabies, Ier-IIe siècle, marbre, 36 x 82,2 cm, Paris, musée du Louvre © H. Lewandowski – RMN-GP

Une mise en scène de la toute-puissance

« Jamais personne, ni parmi les lettrés, ni dans le peuple, n’a cru que l’empereur était un dieu à la lettre », observe Paul Veyne. C’est la fonction impériale qui est divinisée plus que les hommes qui l’incarnent. Ainsi, le culte s’appuie sur « un langage et un rituel hyperboliques », qui fonctionnent sur la base d’une analogie sommaire entre César et les dieux, deux entités supérieures à l’humanité ordinaire et dotées d’un pouvoir exorbitant. « Le prince est tout-puissant, poursuit l’historien. Son pouvoir est le plus absolu, complet et illimité qui soit, sans partage et sans avoir à rendre des comptes. » En résumé, « le pouvoir de l’empereur est d’une autre nature que celui de ses subordonnés, il n’est pas suprême mais transcendant. »

Autel au Lares Augustes, Ier s., calcaire, 86 x 34 x35 cm, Nîmes, musée de la Romanité © Musée de la Romanité, Nîmes

Croire, c’est faire

Et ce rapprochement avec les dieux se construit à travers les hommages rendus aux vertus divinisées du prince. « La piété consiste à accomplir une obligation rituelle, publique ou privée et, pour satisfaire à ces devoirs, le célébrant n’a pas besoin de formuler explicitement sa croyance : croire c’est faire, c’est célébrer les rites », souligne l’historien John Schied, l’un des commissaires scientifiques de l’exposition nîmoise. Et « ces honneurs exprimaient uniquement une relation entre l’honoré et celui qui l’honorait, la question du statut divin n’était pas posée ». Le sacrifice constitue le rite essentiel du culte impérial, dont la célébration est confiée principalement aux flamines et à leurs équivalents féminins, les flaminiques, pour le culte des princesses et épouses divinisées. Des prêtres (sacerdotes) de Rome et d’Auguste y participent également, tandis que des sévirs augustaux interviennent peut-être pour organiser des jeux en rapport avec Auguste. L’empereur lui-même, exceptionnellement, pouvait participer à son propre culte. C’est ce que suggère un portrait d’Antonin le Pieux représenté en frère Arvale, c’est-à-dire en membre d’un collège affecté au culte de la Dea Dia.

Buste d’Antonin le pieux en frère Arvale, IIIe s., marbre, 84 cm, détail, Paris, musée du Louvre © Tony Querrec – RMN-GP

Statues et stèles

Statuaire, architecture, numismatique, inscriptions témoignent de l’ampleur et de la diffusion du culte impérial, et, en même temps, de sa variété. En effet, loin de l’uniformité attendue, le culte a pris des formes diverses en s’intégrant à la vie religieuse de chaque cité, province ou armée. En Narbonnaise, la diffusion de l’idéologie impériale fut d’autant plus profonde et précoce que plusieurs colonies devaient leur statut à Auguste. Ainsi, Nîmes, nommée alors Colonia Augusta Nemausus, offre un exemple particulièrement éloquent, exploré par l’exposition du musée de la Romanité, grâce à l’abondant matériel archéologique exhumé dans la cité gardoise. Il y a bien sûr les nombreux portraits des empereurs et de leur famille, qui figuraient dans les lieux publics voués à l’exaltation du pouvoir impérial, ainsi que sur les monnaies. Mais ce sont les inscriptions sur les stèles et autels funéraires, ainsi que les bases de statues honorifiques, qui témoignent de la pénétration du culte et de sa centralité dans la vie civique et religieuse. Celles-ci ne manquent jamais de rappeler les charges exercées par le défunt dans le cadre du culte impérial.

Fragment de relief figurant Bacchus, fin du Ier s. av. J.-C., marbre, détail, Nîmes, musée de la Romanité © Musée de la Romanité, Nîmes

L’intérêt de Nîmes tient aussi et surtout à la conservation de deux monuments emblématiques où étaient rendus les hommages à l’empereur et à sa famille : la Maison carrée et l’Augusteum. Au sud du Forum, la première, temple du culte impérial, est dédiée à Caius et Lucius, ses deux petits-fils désignés comme successeurs par Auguste avant leur mort prématurée. La proximité stylistique de ce sanctuaire avec des constructions augustéennes à Rome, comme le temple de Mars Ultor, suggère l’implication du pouvoir impérial dans ce projet. L’Augusteum, lui, s’était développé autour de la source du Fontaine, vouée au dieu gaulois Nemausos. Consacré au culte d’Auguste et de Rome, ce vaste complexe comprenait un nymphée, un théâtre et un grand bâtiment voûté, à la fonction encore énigmatique. L’empereur n’était peut-être pas un dieu au sens propre, mais il en possédait incontestablement tous les attributs dans le monde d’ici-bas.

La réouverture du mausolée d’Auguste

À l’orée de son règne, Auguste ordonne, dès 28 av. J.-C., la construction d’un mausolée dynastique sur la rive gauche du Tibre. Ce vaste édifice prend sans doute exemple sur les hérôon, ces tombeaux destinés aux héros, comme celui d’Alexandre le Grand. D’un diamètre de quatre-vingt-sept mètres, ce cylindre dépassait en taille le mausolée d’Hadrien qui lui a succédé comme mausolée impérial. Dans les années 1930, une restauration menée par le régime fasciste avait dégagé l’édifice des constructions médiévales. La récente campagne a permis de consolider la structure et de réaliser les aménagements nécessaires à la visite. Elle a surtout conduit à réviser la forme supposée du monument. Longtemps imaginé comme un tumulus conique, le tombeau affectait plus probablement l’aspect d’un cylindre de marbre blanc, surmonté d’une statue colossale en bronze d’Auguste. Fermé depuis 2007, le lieu rouvre aujourd’hui ses portes.

L’enceinte circulaire du Mausolée d’Auguste © Fondation TIM

À voir

L’exposition « L’empereur romain, un mortel parmi les dieux » au musée de la Romanité, 16, boulevard des Arènes, 30000 Nîmes, 04 48 21 02 10, www.museedelaromanite.fr du 13 mai au 19 septembre.

À lire

Le catalogue de l’exposition, éd. Ville de Nîmes (240 pp., 30 €).

Rites et religion à Rome, par John Scheid, éd. CNRS, 2019 (400 pp., 23 €).

L’Empire gréco-romain, par Paul Veyne, éd. Seuil, 2005 (880 pp., 25 €).

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