La collection Signac au musée d’Orsay : un artiste au cœur de l’avant-garde

Conquis par l’impressionnisme, converti par Georges Seurat au divisionnisme, Paul Signac (1863-1935) s’impose dès les années 1890 comme une figure majeure de l’avant-garde parisienne. Cofondateur de la Société des artistes indépendants, organisateur d’expositions, Signac est aussi l’auteur d’un manifeste moderniste, D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, paru en 1899. Aujourd’hui exposée au musée d’Orsay, la collection de tableaux et de dessins qu’il réunit pendant près d’un demi-siècle est le reflet de cette carrière généreuse et engagée. « Signac s’inscrit d’emblée dans la droite ligne de l’impressionnisme, déclare Marina Ferretti, commissaire de l’exposition avec Charlotte Hellman. Il va apprendre à peindre en regardant les tableaux de Cézanne qu’il possède mais aussi et surtout les œuvres de Monet qu’il acquiert bien plus tard, faute de moyens au début. »

Un collectionneur militant

Signac achète son premier Cézanne à 22 ans, voilà qui pose son homme ! Et quel Cézanne ! Un grand beau paysage, La Vallée de l’Oise, acheté chez le Père Tanguy. Il ne suffit pas de vouloir un Cézanne, encore faut-il en avoir les moyens. Par chance, Signac est issu d’un milieu aisé. Dans ces années 1885, il commence à acquérir des œuvres d’artistes qui accompagnent son propre travail : Pissarro, Guillaumin, Degas… Van Gogh lui offre la belle nature morte Deux Harengs (1888), pour remercier cet ami fidèle, l’un de ses rares soutiens, de l’avoir visité à Arles où il est interné.

Vincent Van Gogh, Les Harengs, 1889, huile sur toile, 30,5 x 26,9 cm, collection particulière ©musée d’Orsay/Patrice Schmidt

« Signac est un collectionneur militant, poursuit Marina Ferretti. Il collectionne par admiration, pour Seurat notamment. Il reçoit beaucoup chez lui, au Castel Béranger, où marchands et critiques, artistes et collectionneurs lui rendent visite, ainsi qu’à Saint-Tropez à la villa La Hune. Sa collection reflète sa vision de l’évolution de l’histoire de l’art, et le rôle du néo-impressionnisme dans cette évolution. » Les néo-impressionnistes occupent donc une place prépondérante dans cet ensemble, Seurat en tête. La mort prématurée du « pauvre ami » en 1891 a laissé toute une génération en deuil. Signac possède près de quatre-vingts œuvres de celui qu’il considère comme l’un des génies du siècle : beaucoup de dessins, du simple croquis aux fabuleux « noirs », des esquisses peintes, le grand tableau La Seine à Courbevoie. Et puis Le Cirque, chef-d’œuvre acquis auprès de la famille de l’artiste lors de l’exposition Seurat à « La Revue blanche » en 1900. Contraint après la guerre de le revendre, il imposera à son acquéreur John Quinn de le léguer au Louvre ! Signac ne transige pas.

Georges Seurat, Le Cirque, 1891, huile sur toile, 186 x 152 cm, Paris, musée d’Orsay Photo ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt

Coups de cœur et coups de sang

Autre figure importante de la collection, Henri-Edmond Cross est non seulement l’ami fidèle mais aussi le peintre admiré, dont l’esprit méthodique n’a pas tué l’aspiration au rêve. En témoigne le somptueux Air du soir, une des œuvres majeures de la collection. En 1925, Signac écrit à Félix Fénéon : « Je viens de faire peindre ma salle à manger en  jaune de chrome n° 2  et d’y accrocher cinq Cross flamboyants »… À propos des dessins de Charles Angrand, autre pointilliste bien représenté dans la collection, Signac écrit qu’ils sont « les plus beaux dessins de peintre qui soient, des poèmes de lumière. » Signac admire également le travail de Maximilien Luce, dont il partage les convictions anarchistes. Il le soutient avec une belle constance. Lorsque celui-ci expose chez Bernheim en 1907, Signac note tristement : « Jusqu’ici je suis son seul acheteur ».

À l’admiration, à la générosité succède parfois la colère. Pendant l’Affaire Dreyfus, Signac revend Avant le lever de rideau de Degas, aux reflets d’absinthe (Hartford, Wadsworth Atheneum). Plutôt que de conserver l’œuvre de cet antisémite féroce, qui refuse désormais de voir Pissarro parce qu’il est juif, Signac préfère, avec le produit de la vente, acheter à Cross et à Luce. « Que peut-il se passer dans les cerveaux d’hommes si intelligents pour qu’ils deviennent si bêtes ?», se demande-t-il dans une lettre à Pissarro. Son admiration pour Degas survivra à sa colère, mais les prix s’envolant, il ne pourra s’offrir une œuvre équivalente…

Maximilien Luce, Portrait de Paul Signac, 1890, huile sur bois, 34,8 x 26,5 cm, collection particulière ©musée d’Orsay/Patrice Schmidt

Fluctuant selon la situation financière de l’artiste, la collection Signac compte jusqu’à deux cent cinquante œuvres. Elle est d’abord accrochée dans l’appartement d’Auteuil, au Castel Béranger, et à la villa La Hune à Saint-Tropez. Lorsque Signac quitte Berthe, son épouse, en 1913, il lui abandonne tous les biens acquis depuis leur mariage, tableaux compris. Leur bonne entente lui assure néanmoins un « droit de visite » et la possibilité de les emprunter pour des expositions. Installé plus modestement avec sa nouvelle compagne à Paris, rue de l’Abbaye, et à Antibes, Signac continue ses acquisitions, malgré la charge que représente l’entretien de deux ménages. À défaut de pouvoir s’offrir un beau Manet, il baptise son yacht « Olympia ». Appauvri par la guerre, il ne peut enchérir lors de la vente Degas en 1918, mais reconstitue plus tard un bel ensemble de  dessins. Trois ans avant sa mort, il achète le prodigieux Pommiers en fleurs de Monet, œuvre déjà « pointilliste ». Admiré dès sa première exposition en 1880, ce tableau est de ceux qui contribuèrent à faire de lui un peintre.

Henri-Edmond Cross, L’Air du soir, vers 1893, huile sur toile, 116 x 166 cm, Paris, musée d’Orsay Photo ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Hervé Lewandowski

De Jonkind à Matisse

S’il achète parfois à l’Hôtel Drouot, Signac pratique volontiers l’échange d’œuvres avec les artistes mais aussi avec un marchand comme Ambroise Vollard. En 1898, il troque ainsi une nature morte de Cézanne contre un Renoir, un Seurat, deux aquarelles de Jongkind. Il apprécie en Jongkind « le premier des impressionnistes », et lui consacre une étude biographique et critique. À la fin de sa vie,  il possède  un ensemble significatif de l’artiste, avec vingt-cinq aquarelles et un tableau, Notre-Dame vue des quais (1864). Il analyse finement sa technique, ce « morcellement de la couleur, en petites touches multicolores, entrelacées sans souillure ou juxtaposées ». Comme le souligne Charlotte Hellman, responsable des archives Signac, « sa collection reflète sa vision progressiste de l’art, qui inscrit le néo-impressionnisme dans la suite de Delacroix ». Marqués par l’œuvre comme par les écrits de Signac, Matisse et les fauves s’inscrivent naturellement dans ce grand récit. Pour acquérir Luxe, calme et volupté de Matisse, entrepris à Saint-Tropez en 1904, Signac donne « 500 F en or et 500 F en peinture ». Il possède encore de nombreux Valtat, deux merveilleux Van Dongen, des œuvres de Marquet, Puy, D’Espagnat, Bonnard. Voyant l’exposition de ce dernier en 1933 chez Bernheim, il s’exclame toujours enthousiaste : « Ça donne envie de peindre ! ».

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