Kandinsky et l’odyssée de l’abstraction

On ne naît pas peintre, on le devient. Ainsi, Vassily Kandinsky (1866-1944) ne découvre que progressivement sa vocation. Il a trente ans lorsqu’il abandonne le droit pour embrasser une carrière artistique. Il s’y engage, mu par la conviction qu’une autre peinture est possible, affranchie de la représentation du monde, dans laquelle l’objet ne serait plus un « élément indispensable du tableau ». C’est ainsi que naît l’abstraction au début des années 1910, à un moment où d’autres artistes, comme Malevitch, Mondrian, Kupka et Delaunay arrivent par d’autres voies à des solutions comparables. Mais Kandinsky ne se contente pas de peindre, il rend compte par l’écriture d’une trajectoire artistique et théorique à fortes connotations mystiques. Publié en 1911, son ouvrage Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier devait exercer une influence importante, notamment par sa tentative de concevoir une véritable grammaire des formes et des couleurs. Cette formalisation du langage pictural ne devait jamais enfermer l’œuvre de Kandinsky dans une formule mais, au contraire, l’ouvrir à une infinité de possibles. Lumière sur l’exposition « Kandinsky : l’odyssée de l’abstrait » de l’Atelier des Lumières, qui met à l’honneur cet artiste emblématique.

L’héritage russe

En 1889, une société d’anthropologie envoie Kandinsky, alors étudiant à l’université de Moscou, dans le nord de la Russie avec pour mission d’étudier le droit coutumier paysan chez les Komis. Là, il est frappé par la vigueur de l’art folklorique. « Ce fut une impression violente », raconte-t-il, notamment la première fois qu’il pénètre dans une isba : « tout cela était peint avec des ornementations amples et bariolées. […] Quand je pénétrai finalement dans la chambre, la peinture m’encercla, et je pénétrai en elle. » Cette expérience devait nourrir toute une veine de son œuvre, jusqu’en 1910. En effet, à côté des paysages d’après nature, il produit alors des scènes « de fantaisie », inspirées en partie de l’art populaire russe. S’y presse une foule éclectique, tout droit sortie des contes et légendes autochtones : paysans et marchands, prêtres et vagabonds, grands-mères et enfants, amoureux et chevaliers… Cet univers est dépeint par Kandinsky avec les moyens mêmes de l’art populaire, à savoir une figuration naïve et une palette au chromatisme véhément.

Vassily Kandinsky, L’Eglise Saint-Louis à Munich, 1908, huile sur toile, 67,3 x 96 cm, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid, Espagne © De Agostini Picture Library / G. Nimatallah / Bridgeman Images

Voyages

Renonçant à un poste de professeur de droit, Kandinsky quitte la Russie en 1896, à destination de Munich, où il entreprend sa formation de peintre. Cinq ans plus tard, il s’installe dans la commune rurale de Murnau en Bavière, où il fonde une colonie artistique avec Alexei von Jawlensky, Marianne Werefkin et sa compagne, Gabriele Münter. Les paysages idylliques inspirent à l’artiste russe des toiles résolument expressionnistes. Par la suite, il multiplie les voyages, en quête de nouveaux motifs en Hollande, sur la Riviera italienne et même au Maghreb. Kandinsky découvre ainsi la Tunisie au cours d’un long séjour en compagnie de Gabriele Münter, pendant l’hiver 1904-1905. Dans chacun des lieux qu’il visite, il peint de petites esquisses à l’huile ou des gouaches, dessine et prend des photographies. Mais, c’est à Paris qu’il passe le plus de temps, de la fin mai 1906 au début juin 1907. La fréquentation des galeries, des ateliers et des salons lui offre un contact direct et stimulant avec la peinture française, où fauvisme et cubisme ouvrent de nouvelles voies à la représentation de l’espace et de la forme.

Vassily Kandinsky, Improvisation 9, 1910, huile sur toile, 110 x 110 cm, collection privée, ©Bridgeman Images

Abstraction

Face au choc de l’opéra wagnérien, Kandinsky a le sentiment que « la peinture pouvait déployer les mêmes forces que la musique », s’affranchir de « l’obligation de puiser dans le monde extérieur les formes de son langage ». L’abstraction concrétise cette intuition, laissant aux lignes et aux couleurs le soin d’exprimer cette « nécessité intérieure », que le peintre place à la source de la pulsion créatrice. Et ses toiles abstraites portent jusque dans leurs titres et leur classification la marque du modèle musical. Kandinsky distingue ainsi les « impressions », générées par le contact avec la « nature extérieure », des « improvisations », images surgies de l’inconscient, suggérées, au contraire, par la « nature intérieure ». Enfin, les « compositions » expriment, elles aussi, un sentiment intérieur, mais elles sont le fruit d’un patient travail d’élaboration, où « la raison, le conscient, l’intentionnel, l’efficacité jouent un rôle prédominant ». Elles n’en apparaissent pas moins comme un véritable chaos de formes et de couleurs, puissamment rythmé, dont l’ordre sous-jacent se dérobe à toute perception.

Vassily Kandinsky, Cercles concentriques, 1913, huile sur toile, Stästische Galerie im Lenbachhaus, Munich, Allemagne © Artothek / Bridgeman Images

Bauhaus

Las des conditions de vie et de travail en Russie, Kandinsky accepte en 1921 la proposition d’enseigner au Bauhaus. Cette école d’avant-garde avait été fondée à Weimar deux ans plus tôt par l’architecte Walter Gropius. Comme ce dernier l’expliquait dans un manifeste, l’institution était animée par un désir d’en finir avec la hiérarchie des arts et appelait à une collaboration étroite de tous les arts pour transformer le décor de la vie quotidienne. Kandinsky suivra le Bauhaus après son déplacement à Dessau, puis à Berlin, avant que l’école ne soit fermée par les nazis. Il assure à la fois un cours sur la théorie de la forme et un atelier de peinture murale. Puis, en 1927, avec Paul Klee, il met en place des « classes de peinture libre », comme pour mieux affirmer le primat de la subjectivité et de l’intuition, face à l’essor d’un rationalisme industriel, dont le Bauhaus se veut un fer de lance. Si l’artiste russe se sent en porte-à-faux avec l’idéologie de l’école, la composante géométrique de son œuvre s’affirme avec vigueur à cette époque. La règle et le compas deviennent les outils d’une approche plus objective et scientifique de la forme.

Vassily Kandinsky, Jaune, Rouge, Bleu, 1925, huile sur toile, 127 x 200 cm, Centre Georges Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Paris, France © Bridgeman Images

Cosmos

Au début, il n’y avait rien. Puis vint une ligne, puis une autre ; enfin, des couleurs et des formes apparaissent, se multiplient et s’agencent. Kandinsky l’avait bien noté, « la création d’une œuvre, c’est la création du monde ». Et souvent, ses toiles semblent saisir cette gestation à divers moments de son développement. L’affinité du processus pictural avec la vie naturelle prend un tour plus littéral à partir des années 1930, lorsque les surfaces voient pulluler tout un monde de petits organismes aux formes souples. On parle de biomorphisme pour désigner cette phase de l’art de Kandinsky, proche alors de Jean Arp. Passionné par la science, il observe au microscope des cellules qui viennent féconder sa peinture. Sur la toile, les motifs biomorphes semblent flotter dans un espace primordial et se disséminent comme animés par un mouvement originel. Ainsi prend forme une sorte de microcosme poétique, véritable manifeste d’harmonie universelle contre le bruit et la fureur d’un monde en guerre.

Vassily Kandinsky, Bleu de ciel, 1940, huile sur toile, 100 x 73 cm, Centre Georges Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Paris, France © Peter Willi / Bridgeman Images

« Kandinsky :  l’odyssée de l’abstrait »
Atelier des Lumières
38 Rue Saint-Maur, 75011 Paris
www.atelier-lumieres.com
jusqu’au 2 janvier 2023

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