« Je ne peux pas mourir avant 2021, j’ai des engagements jusque-là ». Christian Boltanski et l’art de défier le temps

Mettant en scène le compte à rebours qui lui reste à vivre, Christian Boltanski, disparu le 14 juillet 2021, soldait ses archives personnelles en les accumulant dans une série de casiers reliquaires avant de se représenter vieillissant dans la vidéo Entre-temps en 2003 et d’exposer un compteur affichant les secondes depuis sa naissance, le 6 septembre 1944, jusqu’à la dernière (Dernière seconde, 2012). Cette œuvre glaçante parle de l’inéluctabilité de sa propre mort, et de la nôtre, tant il est vrai que selon le plasticien, « le grand objet de l’art est de parler de ce qui est le plus individuel en le faisant devenir collectif, que chacun puisse dire : c’est mon histoire.» Aussi la notion de temps devient-elle fondamentale à partir des années 2000 dans ces oeuvres autobiographiques, comme dans L’horloge parlante (2009) installée dans la crypte de la cathédrale de Salzbourg, qui égrène le temps à l’infini. « C’est une parabole. Être humain, c’est lutter contre Dieu – ou le hasard, selon le nom qu’on lui donne– mais il y a un domaine où l’on sera toujours perdant : le temps », expliquait-il.

Pied de nez à la mort

Christian Boltanski défiait le temps. L’artiste a « vendu » sa vie à David Walsh, un joueur professionnel et collectionneur d’art australien qui expose de nombreuses oeuvres sur le thème de la mort dans son musée privé, le Museum of Old and New Art (MONA) à Hobart en Tasmanie. Jusqu’à sa disparition, il a été filmé dans son atelier, et les images retransmises en direct dans une « caverne » du musée, les personnes venant lui rendre visite faisant partie de l’œuvre. Le collectionneur a accumulé des milliers d’heures de films stockées sur des DVD, qu’il ne pourra exploiter qu’après la mort de l’artiste. « Cette œuvre conditionnée de manière aléatoire par ma durée de vie, je la lui ai vendue « en viager ». Ce joueur de casino qui se prétend être plus fort que le hasard a fait le pari que je mourrais en 2017, mais j’ai survécu jusque-là. C’est une pièce liée au mythe, un pacte faustien avec le diable, une allégorie du vieillissement et du hasard. Cette pièce pose question : peut-on acheter la vie de quelqu’un ? David Walsh possède des milliers d’heures de moi, mais il a acheté ma mémoire, pas mon esprit .»

Christian Boltanski, Départ , 2015 86, ampoules et fils électriques. 185 x 283 cm ©Rebecca Fanuele Courtesy Marian Goodman Gallery

Rejouer l’œuvre d’art

Le hasard – ou le destin – fascinait Christian Boltanski, qui explorait la fatalité en construisant des dispositifs où la vie s’apparente à une loterie. À la Biennale de Venise de 2011 où il a représenté la France, son œuvre Chance met en scène des « chaises parlantes » qui, lorsqu’on s’assied, déclenchent une voix demandant en plusieurs langues : « Est-ce la dernière fois ? », rappelant l’épée de Damoclès imprévisible qui pèse sur chacune de nos têtes. Par ailleurs, une machinerie installée au cœur d’un labyrinthe d’échafaudages fait défiler à grande vitesse un tapis roulant couvert d’une multitude de photographies de nouveau- nés.

« À mon âge, j’ai l’impression de marcher sur un champ de mines. Mes amis sautent et moi je continue, jusqu’à la prochaine explosion »

Parfois une sonnerie stridente retentit et cette « roue de la chance » s’arrête quelques secondes sur l’un des visages des nourrissons dont l’image s’affiche sur un écran. Le destin a frappé : cet enfant, dont la vie n’était encore qu’une page blanche, échappera à la banalité d’une existence sans histoire. Pour le meilleur ou pour le pire. Cette notion de hasard était déjà présente dans l’œuvre Personnes au Grand Palais à Paris à l’occasion de « Monumenta » en 2010, symbolisant la fortune ou l’infortune touchant les uns ou les autres. « Une grue terminée par un grappin personnifiait la main de Dieu saisissant apparemment à l’aveugle les humains représentés par des vêtements et les jetant dans le vide. Pourquoi celui-ci et pas celui-là ? À mon âge, j’ai l’impression de marcher sur un champ de mines. Mes amis sautent et moi je continue, jusqu’à la prochaine explosion », expliquait l’artiste.

Christian Boltanski, Personnes, 2010
Monumenta 2010, Grand Palais, Paris
©Didier Plowy
Courtesy Marian Goodman Gallery

Concepteur de plusieurs spectacles, la dimension éphémère du théâtre l’a amené à concevoir cette œuvre immersive où tous les sens sont sollicités – dont la sensation de froid sous la verrière du Grand Palais – qui a ensuite été adaptée à Milan, à New York, au Japon et à Shanghai. « Ce que je fais aujourd’hui revient à écrire une partition musicale. Les installations que je crée, tout comme les oeuvres musicales ou les pièces de théâtre, peuvent être rejouées. Tant que je suis vivant, je tâche de jouer ma musique, ensuite ce sera une oeuvre de Boltanski interprétée par telle ou telle personne. »

Mythes et légendes

Mais ce qui intéresse plus que tout Christian Boltanski, c’est de construire à travers le monde un certain nombre de lieux permanents, lointains et difficiles à atteindre, afin de créer de nouveaux «mythes » fondés sur des actions à portée symbolique. Ainsi a-t-il érigé dans un lieu isolé en Patagonie trois énormes tuyaux en forme de trompette avec l’aide d’acousticiens (Misterios, 2017). Lorsqu’un vent fort secoue la côte, il s’engouffre à l’intérieur de ces trompes qui émettent des sons semblables au cri des baleines migrant vers la région. Les Patagoniens considèrent la baleine comme une créature sage et séculaire dont les connaissances remontent à l’époque où le monde a commencé. « Un jour, ces trompes tomberont avec la tempête. Mais il est possible que plus tard, dans la région, longtemps après mon départ, on dise qu’un fou est venu et a parlé aux baleines », sourit Christian Boltanski.

Animitas (Small Souls), 2014, installation in situ, Atacama Desert, Chile ©Christian Boltanski Courtesy Marian Goodman Gallery

De même Animitas (2014) – qui signifie « petites âmes » en espagnol – parle des esprits. L’installation diffuse le son de centaines de clochettes japonaises balancées par le vent dans le désert d’Atacama (Chili), un endroit mystique, à quatre mille mètres d’altitude, où l’on voit le mieux les étoiles au monde. Fixées au sol, ces clochettes dessinent la carte céleste du jour de la naissance de l’artiste. Mais ce n’est plus la même configuration, ni sur l’île de Teshima au Japon où l’œuvre a été « rejouée » (La Forêt des murmures, 2016), devenue un lieu votif où les visiteurs achètent une clochette, la plantent et la dédient à quelqu’un, ni sur l’Île d’Orléans au Québec (Animitas (Blanc), 2017), ou sur les falaises surplombant la mer Morte en Israël (Animitas, mer Morte, 2017). « Je crois beaucoup aux esprits – on est entouré de beaucoup de morts. Je choisis chaque fois un lieu ayant une charge symbolique forte », confie l’artiste.

Battements de cœur

Christian Boltanski cherchait à créer des légendes dépassant la matérialité de l’œuvre. Dans une maison de pêcheur aux parois de bois brûlé, sur l’île de Teshima, il avait installé de façon pérenne en 2010 les Archives du Cœur, un endroit propice à la méditation où sont conservés des milliers de battements de cœur enregistrés au fil des années, de Berlin à Paris, de Séoul à Buenos Aires. « Les Japonais qui viennent ici ne connaissent pas mon nom. Ils viennent comme dans un lieu de pèlerinage écouter le cœur de leurs proches, après avoir traversé la mer intérieure de Seto », explique le plasticien qui vient d’inaugurer un nouveau lieu de collecte dans la montagne à Wulong (Chine), le Pavillon du Cœur. Une version restera sur place, et une autre ira à Teshima pour agrandir la banque centrale des Archives du Cœur. « Si je survis, je compte ouvrir d’autres endroits permanents en Afrique, en Amérique latine et en Europe», espérait-il. Depuis, il multipliait les projets d’expositions et de lieux pérennes : un mémorial à Fukushima, un projet dans le no man’s land séparant les deux Corées. « Je ne peux pas mourir avant 2021, j’ai des engagements jusque-là », ironisait-t-il…

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