Hommage à l’art puissant et méconnu de Marcelle Cahn à Strasbourg

Riche de centaines d’œuvres offertes par l’artiste en 1980 ou achetées par les Amis du musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, celui-ci révèle enfin l’œuvre de Marcelle Cahn (1895-1981), une artiste du mouvement puriste des années 1920, qui se tourne peu à peu vers une abstraction rigoureuse et poétique. Une révélation inoubliable ! Pourtant trop méconnue, Marcelle Cahn nous a légué un univers unique où l’espace et les motifs deviennent géométriques et où les objets du quotidien sont détournés au service de l’art du collage.

Un accrochage clair et articulé

Grâce au travail de Cécile Godefroy et à l’accrochage clair et bien articulé de cette rétrospective strasbourgeoise, l’œuvre de Marcelle Cahn est enfin compréhensible et replacée dans son contexte de l’abstraction du XXe siècle avec une mention spéciale pour les dessins et en particulier les nus féminins. Compréhensible car, malgré les quelque 400 œuvres sélectionnées, le parcours de cette Strasbourgeoise de confession juive, peu loquace sur sa vie privée, s’explique en quatre grandes périodes. D’abord, ses débuts à Berlin illustrés par un grand et rare Nu très expressionniste.

Première salle de la rétrospective Marcelle Cahn avec, à droite, son Nu berlinois (1916), musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022 ©Guy Boyer

Débuts puristes

Puis, son arrivée à Paris où elle fréquente l’Académie moderne et travaille avec Amédée Ozenfant à des paysages et des natures mortes d’un équilibre parfait. Une salle impressionnante par le choix d’œuvres puissantes et méconnues. Félicitations pour l’accrochage en hauteur des Trois Raquettes (1926) comme à l’époque et pour l’achat récent des Chevaux (1927), une toile rappelant La Création du monde de Fernand Léger.

Les Chevaux (1927) de Marcelle Cahn, présentés dans l’exposition « Marcelle Cahn » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022 ©Guy Boyer

De la figuration à l’abstraction

Troisième période, le passage de la figuration à l’abstraction lors de son retour à Strasbourg en 1930, près de sa mère, de son repli à Toulouse pendant la Seconde Guerre mondiale et de sa dernière installation à Paris en 1946. Ce passage est magnifiquement signifié par un dessin double face montrant d’un côté un nu et de l’autre une composition abstraite. Viennent alors trois grands espaces dédiés à ses œuvres géométriques très orthogonales cherchant parfois la voie vers la troisième dimension, à ses sculptures spatiales qui ont abouti à des commandes (Dijon et Is-sur-Tille) passées alors par le jeune Serge Lemoine actif en Bourgogne, à ses recherches graphiques et poétiques en lien avec la musique.

Au premier plan, maquette pour la sculpture du Collège Le Parc à Dijon (1973) de Marcelle Cahn, présentés dans l’exposition « Marcelle Cahn » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022 ©Guy Boyer

Les dernières années

Quatrième moment de l’exposition : les dernières années lorsque Marcelle Cahn est en maison de repos et sa production inventive et joyeuse sur de vieilles enveloppes, des cartes postales, des bouts de rien qu’elle assemble en toute liberté. Une salle extraordinaire emplie de collages d’une jeune vieille dame de 80 ans. Une œuvre ultime pleine d’espoir et de créativité.

Collage sur carte postale de vue de Dijon (vers 1972) de Marcelle Cahn, présenté dans l’exposition « Marcelle Cahn » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022 ©Guy Boyer

Replacée dans son contexte

Le second compliment que l’on peut faire à cette rétrospective est la qualité des liens établis par la commissaire de l’exposition entre l’œuvre de Marcelle Cahn et son contexte artistique. Sans mélanger sa production avec celles des autres (ce qui aurait été facile vues les collections modernes du musée de Strasbourg), le parcours identifie les milieux et les écoles artistiques auxquels l’artiste se rattache et les illustre par des documents (archives, photographies) bien sélectionnés. Le purisme de Le Corbusier et Ozenfant, puis Cercle et Carré en 1930, le Salon des Réalités nouvelles de 1949 à 1967, le groupe Espace, le groupe Structures et le groupe Mesure. L’exposition rebondit ainsi de salles thématiques en salles centrées sur des ensembles cohérents. La forte attente des spécialistes, rivée sur les années 20, n’est pas déçue par tout le reste du parcours, posant des questions sur son « invisibilisation », qui « trouve probablement son origine dans le refus de positionnement théorique et stratégique de l’artiste » (Cécile Godefroy) et sur les multiples variations de son œuvre abstraite. Ainsi l’exposition se présente comme un bilan magistral sur le travail de Marcelle Cahn et comme une proposition pour des recherches complémentaires (son lien avec Van Doesburg, Arp et Taueber-Arp à l’Aubette, entre autres). Une exposition que l’on n’oubliera pas de sitôt !

Composition abstraite ou Pensée pour Van Doesburg (non datée) de Marcelle Cahn, présentés dans l’exposition « Marcelle Cahn » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022 ©Guy Boyer

Celle-ci va se poursuivre avec un nouvel accrochage au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Etienne (du 24 octobre 2022 au 5 mars 2023), musée pour lequel Marcelle Cahn avait beaucoup milité auprès des artistes contemporains pour qu’ils donnent des œuvres lors de sa création, puis au musée des Beaux-Arts de Rennes (du 1er avril au 30 juin 2023) avec la répartition de ses œuvres dans les collections modernes.

« Marcelle Cahn. En quête d’espace »
Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg
1 Pl. Hans-Jean-Arp, 67000 Strasbourg
www.musees.strasbourg.eu/musee-d-art-moderne-et-contemporain
Jusqu’au 31 juillet

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