Guerre en Ukraine : La France peut-elle empêcher le retour de la collection Morozov en Russie ?

L’onde de choc de l’invasion russe en Ukraine ébranle aujourd’hui le monde de la culture. Cinéma, musique, danse, musées, marché de l’art, aucun domaine n’est épargné. Les uns font de l’art une arme de résistance, démissionnent, condamnent, témoignent ; les autres subissent déjà de plein fouet les désastres de la guerre, à l’image du musée d’Ivankiv et de sa collection d’art naïf incendié par les troupes russes. De Moscou à New York, des centaines d’institutions culturelles, musées, galeries, salles de concert ou de théâtre, tentent de s’adapter face à l’impact de la crise sur leurs activités : on suspend des projets d’expositions, on annule des tournées, on retient son souffle. En France, c’est sur le cas de la prestigieuse collection Morozov, exposée à la Fondation Louis Vuitton, que se cristallise l’attention. Les œuvres seront-elles retournées à la Russie à la fin de l’exposition le 3 avril prochain ?

Une collection nationalisée

Depuis le 22 septembre, la Fondation Louis Vuitton à Paris, propriété du groupe LVMH (ndlr : actionnaire majoritaire de « Connaissance des Arts ») accueille 200 chefs-d’œuvre de la collection Morozov, un exceptionnel ensemble d’art moderne constitué au début du XXe siècle par les frères Mikhaïl Abramovitch Morozov (1870-1903) et Ivan Abramovitch Morozov (1871-1921), grands mécènes et collectionneurs russes. Parmi les icônes qu’elle abrite, et qui sont actuellement présentées à Paris, citons notamment La ronde des prisonniers (1890) de Vincent Van Gogh, le Portrait d’Ambroise Vollard (1910) par Pablo Picasso ou encore le Triptyque marocain d’Henri Matisse (1912-1913).

Vincent van Gogh, La Ronde des prisonniers, Saint Rémy, 1890, huile sur toile, 80 × 64 cm, Musée d’Etat des Beaux Arts Pouchkine, Moscou, présentée à la Fondation Louis Vuitton à Paris.

L’exposition de la Fondation Vuitton, qui entend « restituer l’histoire, la dimension, la cohérence de cette collection », selon sa commissaire Anne Baldassari, témoigne également de l’intérêt des collectionneurs pour les avant-gardes (Larionov, Gontcharova, Malévitch) ainsi que la grande peinture décorative, avec notamment la présentation d’un ensemble commandé en 1907 à Maurice Denis par Ivan Morozov pour orner le salon de musique de son hôtel moscovite.

Les grands décors nabis de Maurice Denis et Pierre Bonnard exposés à la Fondation Louis Vuitton. Photo : La Méditerranée de Pierre Bonnard présentée dans l’exposition. ©Agathe Hakoun

Le 19 décembre 1918, la collection Morozov est nationalisée par un décret de Lénine, un mois après celle de Serguei Chtchoukine, puis dispersée. Les œuvres viendront en effet progressivement enrichir les collections du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, du musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine et de la galerie nationale Tretiakov, à Moscou, partenaires de l’exposition de la Fondation Vuitton, ainsi que les musées de Minsk (Biélorussie) et de Dniepropetrovsk (Ukraine) et différentes fondations créées par des oligarques, également prêteuses.

Valentin Sérov, Portrait du collectionneur de la peinture moderne russe et française Ivan Abramovitch Morozov , Moscou, 1910 Tempera sur carton 63,5 × 77 cm Galerie nationale Trétiakov , Moscou

L’insaisissabilité des oeuvres

Il aura fallu pour cela des années de négociations entre les États et institutions partenaires mais surtout l’adoubement de Vladimir Poutine lui-même, pour que l’exposition de la Fondation Louis Vuitton voit le jour. Si la valeur d’assurance des œuvres prêtées n’a pas été officiellement révélée, on estime qu’elle avoisinerait les 2 milliards d’euros. Événement culturel majeur, l’exposition de la Fondation Louis Vuitton à Paris devait se terminer le 22 février, mais a été prolongée il y a quelques semaines jusqu’au 3 avril et vient de dépasser le million d’entrées.

Vue de l’exposition « La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. » à la Fondation Louis Vuitton : les toiles polynésiennes de Paul Gauguin ©Agathe Hakoun

Les contrats de prêts et d’assurance qui ont été renégociés permettent actuellement à l’institution parisienne de rester dépositaire des œuvres jusqu’au 6 avril. Un décret, établi en février 2021 et prorogé pour l’occasion, garantit l’insaisissabilité des œuvres par la France jusqu’à cette date. Celui-ci s’appuie sur l’article 61 de la loi du 8 août 1994 selon lequel : « Les biens culturels prêtés par une puissance étrangère, une collectivité publique ou une institution culturelle étrangères, destinés à être exposés au public en France, sont insaisissables pour la période de leur prêt à l’État français ou à toute personne morale désignée par lui. Un arrêté conjoint du ministre de la Culture et du ministre des Affaires étrangères fixe, pour chaque exposition, la liste des biens culturels, détermine la durée du prêt et désigne les organisateurs de l’exposition. »

Kazimir Malevitch, Portrait de Mikhaïl V. Matiouchine, 1913, huile sur toile, 106,6 x 107,3 cm, Moscou, galerie Trétiakov.

Les œuvres de la collection Morozov présentée à Paris sont donc considérées comme intouchables jusqu’au 6 avril prochain mais, selon le « Quotidien de l’art », l’effet de l’arrêté d’insaisissabilité pourrait être maintenu jusqu’au 15 mai. S’il n’est pour l’heure pas envisagé(eable) pour la France de procéder à une véritable saisie des œuvres, elle pourrait cependant les immobiliser, considérant que leur retour en Russie ne peut être fait dans des conditions optimales de sécurité et de sûreté.

Les musées dans l’attente

Comme l’expliquait récemment Jean-Paul Claverie, conseiller de Bernard Arnault, PDG de LVMH, à nos confrères du « Figaro » : « Je n’ai à l’heure où l’on parle reçu aucun appel de l’ambassade ni des musées russes. Je rappelle que notre responsabilité est la protection des œuvres. Nous veillerons donc comme convenu à leur retour jusqu’à leur musée. Si les conditions pour qu’ils voyagent en sécurité s’avèrent insuffisantes nous attendrons ». Le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres est actuellement confronté à la même situation. L’institution accueille en effet jusqu’au 8 mai l’exposition « Fabergé in London: Romance to Revolution », qui réunit 200 pièces du célèbre joaillier des tsars parmi lesquelles le prestigieux Oeuf du Kremlin de Moscou (1906), prêté par les musées du Kremlin de Moscou, ou encore l’Oeuf du Palais d’Alexandre (1908), orné de portraits du Tsar Nicolas II et de sa famille, et l’Oeuf du tricentenaire des Romanov (1913). Le V&A affirme « qu’il reste en contact avec le Département du numérique, de la culture, des médias et des sports (DCMS) sur l’évolution de la situation en Ukraine » et précise n’avoir reçu à ce jour « aucune demande de restituation d’oeuvres de la part d’institutions russes ».

Fabergé, Œuf du palais Alexandre, 1908, or, argent, pierres précieuses, verre, bois, velours et os ©️Moscou, musées du Kremlin

Dans sa chronique du 25 février, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », s’interrogeait cependant sur le bien-fondé du maintien de l’ouverture de l’exposition de la collection Morozov qui, selon lui « participe du soft power russe ». La direction de la fondation n’envisage cependant pas à ce stade de suspendre l’exposition. « Plus que la Russie, ce sont les visiteurs qui en seraient pénalisés », explique son représentant, précisant que la fondation ne ferme pas les yeux et attend de voir l’évolution du conflit et ce que décidera l’Élysée, comme le rapporte « Le Monde ».

En Russie souffle l’esprit européen

Placée sous le double signe de l’art et la diplomatie, l’exposition de la collection Morozov s’appuie sur un partenariat de longue durée avec la Russie, l’institution parisienne s’étant notamment engagée à financer des restaurations ou des chantiers de modernisation des musées russes.

Roselyne Bachelot, Brigitte Macron, Emmanuel Macron, Bernard et Hélène Arnault et la ministre russe de la Culture Olga Lioubimova lors de l’inauguration de l’Exposition Morozov à la Fondation Vuitton, devant le triptyque La Méditerranée de Pierre Bonnard (1911) ©Connaissance des Arts/Valérie Bougault

Lors de son inauguration le 21 septembre dernier, en présence d’Olga Lioubimova, ministre de la culture russe, le président Emmanuel Macron soulignait les enjeux de ce formidable projet, s’attachant alors à réaffirmer les liens qui unissent la Russie à l’Europe : « [cette exposition] s’inscrit dans ce qui nous oblige le président Poutine et moi-même. Elle s’oppose à quiconque voudrait convaincre que la Russie n’est pas une terre européenne. Les frères Morozov ont saisi les talents de Bonnard et Picasso, ont intimement compris ce qu’étaient les grandes transformations de l’art français et européen de la fin du XIXe siècle. Dans l’intimité de leur regard, où l’on retrouve nos vies imaginaires, il y a la trace évidente qu’en Russie souffle l’esprit européen ». Une semaine après le début de l’invasion russe en Ukraine, cette déclaration prend évidemment une bien autre dimension et nous rappelle que toutes les ambitions économiques ou politiques ne peuvent empêcher les arts de se répondre, de résonner par-delà les frontières, que les âmes n’ont en réalité pas de nation.

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