Gaudí au musée d’Orsay : architecte par nature

Dans les années 1950, après plusieurs décennies d’éclipse et alors que les travaux de la Sagrada Família entrent dans une nouvelle phase (achèvement de la crypte et lancement de la construction de la façade de la Passion), la relecture de l’œuvre d’Antoni Gaudí s’amorce, en particulier à la lumière de réalisations telles que Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, où Le Corbusier met en œuvre des surfaces courbes. Pour Henry-Russell Hitchcock, organisateur, en 1957, au Museum of Modern Art de New York, de la première grande exposition internationale consacrée à Gaudí, celui-ci est un « novateur œuvrant dans la tradition des constructions gothiques » : aussi difficile à situer, donc, que traversé par les débats et les transformations que connaît l’architecture au tournant des XIXe et XXe siècles, entre Art nouveau et émergence des conceptions modernistes. Jusqu’au 17 juillet, l’exposition évènement du musée d’Orsay revient sur ce génie de l’architecture. L’occasion de redécouvrir l’ambition architecturale du plus grand représentant du modernisme catalan.

Renouveler la tradition

À partir de 1873, Gaudí est inscrit à l’école provinciale d’architecture récemment créée et rebaptisée l’année suivante école supérieure d’architecture, alors que la formation qui y est dispensée vise à refonder la profession elle-même, en rompant avec la tradition des maîtres bâtisseurs. Jusqu’à l’obtention de son diplôme en 1878, il travaille à différents projets pour assurer sa subsistance, notamment celui du parc de la Ciutadella pour lequel l’engage Josep Fontserè. Ainsi se définit-il d’emblée entre la pratique – sur le terrain d’une ville divisée socialement, en pleine mutation et s’offrant dès lors à l’expérimentation – et les réflexions théoriques d’Eugène Viollet-le-Duc, de John Ruskin, d’Owen Jones ou encore de Christopher Dresser, assimilant le rationalisme de Viollet-le-Duc au moment même où ce dernier favorise l’émergence du renouveau gothique, des Arts & Crafts et de l’Art nouveau. De là, ainsi que de sa collaboration avec Joan Martorell pendant les deux décennies qui ont suivi ses études, découlent ses engagements en faveur d’une tradition renouvelée tant par la prise en compte des évolutions de la société que par les apports d’autres cultures – une connaissance livresque de l’Orient et de l’art islamique, plus proche – à même d’alimenter son invention formelle.

Antoni Gaudí, Projet de fin d’études pour un amphithéâtre universitaire, coupe transversale, 1877, Mine graphite, aquarelle et gouache, 65 × 90cm, Barcelone, Cátedra Gaudí, ETSAB-UPC ©Cátedra Gaudí, ETSAB, UPC / CRBMC Centre de Restauració de Béns Mobles de Catalunya / Ramón Maroto

Enfin, et cela achève de décrire la singularité de sa position, Gaudí a conservé de son ascendance (il est fils d’un industriel chaudronnier) un profond attrait pour toutes les techniques artisanales en lien avec l’architecture, en même temps qu’il puise dans ses racines un attachement sans faille à la Catalogne et à une Méditerranée favorisant ce qu’il nomme « la vision plastique », nourrie par un certain « sentiment de la vie », une « manière d’être » qu’il s’agit de transmettre aux œuvres. Une Méditerranée qui est par ailleurs une source d’inspiration infinie : « Je dois, affirmait-il, mes qualités grecques à la Méditerranée dont la vue est pour moi une absolue nécessité. J’ai besoin de voir la mer souvent et, moult dimanches, je vais sur la jetée. Seule la mer me permet de synthétiser les trois dimensions dans l’espace. Sur sa superficie se reflète le ciel et à travers elle, je vois le fond et le mouvement. »

La forme et l’espace

De la pensée de Gaudí, il reste essentiellement les constructions auxquelles elle a donné naissance ; aucun traité, mais des journaux et des propos rapportés par différents collaborateurs ou proches. Une documentation lacunaire du fait de la destruction d’une partie de l’atelier de la Sagrada Família en 1936. On identifie néanmoins facilement ses apports, en particulier les méthodes de travail qu’il a mises au point et les solutions structurales qui en ont découlé, en réponse à ce constat consigné dans son journal : « L’art gothique est imparfait ; il n’en est qu’à la moitié de la solution ; c’est le style du compas, de la formule de la répétition industrielle. Sa stabilité se fonde sur l’étaiement permanent par les contreforts ; c’est un corps défectueux qui se soutient par des béquilles. […] La preuve que les œuvres gothiques sont d’une plastique déficiente, c’est qu’elles produisent la plus grande émotion quand elles sont mutilées, couvertes de lierre, et illuminées par la lune. » Ainsi ses recherches sur la résistance et la répartition des charges au sein même de la structure conduisent-elles l’architecte à repenser les colonnes (inclinées et de forme hélicoïdale pour mieux supporter les pressions) et à recourir, pour ses voûtes, aux arcs caténaires employés dans les ponts suspendus et permettant une distribution plus uniforme des forces.

Avec la Sagrada Familia, Gaudí fait preuve d’une grande audace de construction formelle ©️Unsplash / Diego Allen

Pour les mettre au point, il recourt à des maquettes semblables à des diagrammes de forces où les arcs reprennent les courbes que forment des fils tendus par des poids correspondant à la charge qu’ils auront à supporter. Il n’utilise le dessin que dans un second temps, enveloppant cette structure par des surfaces aussi peu rectilignes que possible, mais réglées par des paraboles, des hyperboles, des hélices ou encore des cônes. Par cette méthode de conception, Gaudí peut augmenter de façon notable la place du vide dans ses constructions (les cages d’escalier en particulier) et multiplier les ouvertures pour faire communiquer l’intérieur et l’extérieur (à travers préaux, portiques ou encore fenêtres ovales). Car la lumière compte au nombre des matériaux qu’il travaille et choisit en fonction de ces nouvelles méthodes : la brique, le béton, la pierre et la pierre artificielle sont ainsi employés autant pour leurs qualités constructives que pour l’effet qu’ils peuvent produire, qu’ils évoquent la terre, une montagne, une grotte primitive, de la matière en fusion ou encore une vague. Ainsi l’architecture s’approche-t-elle d’une forme de paysage, d’autant plus évocateur que la couleur y joue un rôle non négligeable, via la technique des trencadís, mosaïques faites de tessons de céramique multicolores, dont le parc Güell constitue la mise en œuvre emblématique.

La place de la nature dans le parc Güell, où se trouve le plus long banc ondulé du monde ©️Parc Güell

Autant d’expérimentations qui situent les constructions de Gaudí entre un rationalisme de conception visant à satisfaire des besoins précis et l’imagination des formes inspirées de la nature, à la recherche d’un équilibre entre le sentiment et la logique. « Le but de la construction, déclarait Gaudí, est de nous protéger du soleil et de la pluie, à l’instar de l’arbre. La ressemblance se retrouve dans tous les éléments, ainsi les colonnes d’abord furent des arbres, puis les chapiteaux s’ornèrent de feuilles. Ceci est une justification supplémentaire de la structure de la Sagrada Família. »

Des organismes

Les photographies qui nous sont parvenues de l’espace de travail de l’architecte montrent la diversité des sources historiques auxquelles il puisait son inspiration (décors d’églises romanes, mosaïques byzantines, Christ Pantocrator du baptistère de Florence, cloître de Saint-Jean-de-Latran) ainsi que le dialogue, en forme de synthèse, qui s’instaurait entre elles et les projets en cours, au fil de leur élaboration. Outre cette érudition, ses recherches et expérimentations se sont nourries d’une observation de la nature entretenue tout au long de sa vie par de fréquentes excursions. « Entouré de fleurs, de vignes et d’oliviers, écrivait-il, stimulé par le caquètement de la volaille, le pépiement des oiseaux, le bourdonnement des insectes, avec la vue des montagnes de Prades au lointain, j’ai saisi les plus pures et les plus délicieuses images de la Nature, cette Nature qui, toujours, est ma maîtresse. »

La Casa Vicens d’Antoni Gaudí, dans un style orientaliste proche du néo-mudéjar, est l’un des premiers projets majeurs de l’architecte ©️Pixabay / matressa_

Ainsi l’idée d’une architecture organique prend-elle sa pleine dimension : pour les associations que ses formes font venir à l’esprit et pour la conception des constructions comme des organismes en lesquels la structure et l’ornementation, puisant à la même source, tendent à se rejoindre. Car comme l’écrit Owen Jones dans sa Grammaire de l’ornement (1856) : « Ils ne traduisent pas l’apparence d’une tige, d’une feuille ou d’une fleur, mais son essence, sa structure, sa “géométrie” faite d’asymétrie, et ils en organisent les éléments dans des compositions décoratives dont ils dégageront un style. » Un style visiblement et profondément empreint de cette relation forte à la logique constructive ou générative du vivant, ainsi que l’exprime Salvador Dalí dans ses développements sur « la beauté terrifiante et comestible de l’architecture Modern Style » (Minotaure, no 3-4, 1933). Il y décrit les bâtiments de Gaudí comme « réels », « véritable sculpture des reflets des nuages crépusculaires dans l’eau », mettant en jeu d’innombrables « formes d’eau » qui sont autant de « reliefs brisés, syncopés, enlacés, fondus par les nénuphars et nymphéas “naturalistes stylisés” ». Dans une telle lecture, tout en associations libres liant construction et images, logique interne et pouvoir d’évocation, se donne à voir et à sentir la réussite du programme que s’était assigné Gaudí quand il affirmait : « L’architecte crée l’équivalent d’un organisme, lequel doit obéir à une loi qui établisse des correspondances avec la nature ; les architectes qui ne se soumettent pas à cette loi font un gâchis au lieu d’une œuvre d’art. »

Exposition « Gaudí »
Musée d’Orsay
1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
du 12 avril au 17 juillet

Site Internet Tourisme de Catalogne
www.catalunyaexperience.fr

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