Exposition gratuite à Paris : les visions secrètes d’Audrey Guttman

Audrey Guttman crée depuis toujours. Après des études de sciences politiques et d’histoire de l’art, puis avoir touché à toutes les pratiques, de l’écriture à la peinture, elle se consacre au collage, qu’elle considère comme « un art modeste et humble, fait de tâtonnements », mais aussi comme étant l’aboutissement de son acte et le déclencheur, souvent, de sa réflexion. « Le travail d’Audrey Guttman résonne chez tous les collectionneurs, nous explique Charlotte Ketabi-Lebard, qui a choisi d’exposer pour la première fois l’artiste en France. Nous avons ainsi pu toucher de grands collectionneurs d’art moderne et contemporain comme les très jeunes, presque primocollectionneurs. C’est un grand succès. »

Reflet de vies antérieures

Ses influences sont nombreuses, de la Renaissance italienne au XXe siècle et au Surréalisme belge, en passant par la danse, « l’art absolu » selon l’artiste. Faisant renaître les images perdues, oubliées, d’anciens magazines et ouvrages qu’elle déniche un peu partout, elle cherche, fouille, feuillette, découpe, assemble et hésite, patiente jusqu’à ce que l’évidence s’impose d’elle-même. De cette pratique naissent des collages précieux, dont la tendresse du geste – du choix – transparaît à chaque instant.

Audrey Guttman, Everything possible to be believed is an image of truth, 2021, collage sur papier, 34 x 22 cm ©Ketabi Projects

Pour son premier solo show chez Ketabi Projects, à Paris, Audrey Guttman s’attaque au sujet, non des moindres, de l’intime. Le collage, né d’images préexistantes dont çà et là, tel détail se révèle à travers le regard de l’artiste, est aussi un révélateur : chaque œuvre devient un reflet, celui d’une vie intérieure. Intense et présentant une infinité de possibilités, les nôtres. Le spectateur y trouvera son miroir troublant et y associera sa propre forme secrète. « I’ll be your mirror, c’est refléter la vie intérieure de chacun. Les songes et la rêverie comme le cauchemar » affirme l’artiste. Et bien des œuvres – à notre image – jouent en effet sur l’ambiguïté. On ne sait si le voilé se dévoile, si le caché se révèle, défie l’enfermement ou s’isole du monde.

Audrey Guttman, I’ll be your mirror, 2021, abrasion sur papier, 30 x 24 cm ©Ketabi Projects

Dans I’ll be your mirror, seule demeure la sérénité du mouvement, mise en exergue par la technique du grattage. « J’ai recadré ces deux danseurs pour garder le couple seulement et le geste de la main. Pour restituer cette impression de monde qui disparaît quand on danse, par exemple. » Ou dans le sommeil amoureux, celui de l’inatteignable, pense-t-on. Le grattage se retrouve aussi dans le mystérieux corps nu de Neither flesh nor fleshness. Se protège-t-il du monde ? Souffre-t-il, regrette-t-il, ou est-ce du réconfort ? Chacun y verra son propre message.

Audrey Guttman, Enola-Coque, 2021, collage sur papier, 18 x 27 cm ©Ketabi Projects

Fin du monde

À l’intime se mêlent ici les notions « d’apocalypse et de renaissance » programmée sur les cendres de l’ancien monde, explique l’artiste. Les collages d’Audrey Guttman dansent sur les tombes, selon le mot détourné de Boris Vian. Après la déflagration, suggérée par Enola-Coque, dans lequel l’œuf coque est collé sur l’image inversée du porte-avions ayant lâché la bombe sur Hiroshima, puis Le poids du monde, contenu dans une goutte d’eau à l’équilibre précaire, porté par une enclume, le rouge, le noir et le mouvement dansant de personnages anonymes – et doubles, la silhouette du collage retourné révélant des images et des textes inattendus – s’unissent dans un chant du cygne qui présage le renouveau. Celui de l’absence de faux-semblants, défaits des couches de peau sociale qui nous forcent à contenir, sinon masquer, nos émotions sincères. Au milieu des collages, deux grands formats, tirages pigmentaires sur papier coton, conservent l’expression du pigment, de la texture et du relief du papier et ponctuent la série dans un effet spectaculaire.

Audrey Guttman, Le poids du monde, 2021, collage sur papier, 33 x 26 cm ©Ketabi Projects

Le collage jusqu’à ses limites

La vérité passe aussi par le corps. Dans son installation de 29 collages, accrochés en damier pour suggérer la décomposition des mouvements photographiés, Audrey Guttman présente là une pratique qui lui est inhabituelle : le collage sur le vif. « J’ai voulu pousser les limites du collage dans cette direction : capter le mouvement en train de se faire. Sortir de l’atelier aussi. Et laisser le hasard parler. » Réalisés à l’académie de dessin de la Grande Chaumière pour une partie, ainsi que dans un cours de voguing au Centre national de la danse, les collages saisis d’après modèle révèlent le corps dans sa vérité nue, le mouvement et les postures capturés à l’instant, la poésie du hasard faisant le reste grâce aux fonds choisis par l’artiste comme autant de clins d’œil à l’histoire de l’art, de Rembrandt à Dufy. Ou comme autant de clins d’œil à nos facettes intimes. Car tout, dans l’exposition « I’ll be your mirror  », fait référence à l’espace du dedans, selon le mot fréquemment emprunté par Audrey Guttman à Henri Michaux. L’extérieur n’est plus qu’un songe : l’intérieur de nous-mêmes prend le pas, le moi profond, ce domaine obscur où naissent les pensées, les rêves, les pulsions, comme autant de miroirs parfois déformants de l’âme, au prisme vertigineux.

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