Eva Koťátková, l’art de la métamorphose

Commissaire de l’exposition d’Eva Koťátková et directrice du Capc, Sandra Patron a découvert l’univers de l’artiste tchèque lors de la Biennale de Venise de 2013. Il s’agissait de dessins-collages comportant divers matériaux, photographies, écritures ou autres, lesquels, combinés, formaient un patchwork. Elle a immédiatement décelé la richesse souterraine des assemblages d’Eva, née à Prague en 1982, où elle vit encore et travaille. En associant sculpture, photographie, textile et installations ludiques, l’artiste tchèque interroge notre environnement social, notre inconscient et alimente notre imagination.

Fantaisie et goût du secret

Mais être tchèque n’est pas indifférent. Difficile de ne pas retrouver encore aujourd’hui dans le travail d’Eva la saveur de ce pays à la culture si foisonnante et ancienne. L’influence du surréalisme, si fortement développé à Prague dans les années 1920 et 1930 avec des artistes comme Toyen, Styrsky ou Nezval, qui ont mis à l’honneur l’irrationnel, l’inconscient et la psychanalyse. Même chose pour l’absurde et l’ironie, hérités à la fois de Kafka et de l’urgence pour survivre à un état totalitaire auquel les parents de l’artiste ont dû s’affronter. Prague est aussi le lieu magique du théâtre avec ses machines, son goût du costume, et donc du corps. Prague encore, capitale du cinéma d’animation. Prague enfin, qui charrie depuis des siècles le sens du secret, de l’ésotérisme, du spiritisme, de l’alchimie. C’est là que fut inventé le Golem et que l’empereur Rodolphe II de Habsbourg réunit un époustouflant cabinet de curiosités peuplé d’automates. L’œuvre d’Eva est reliée directement à toutes ces chimères. Ses installations construites en récits fragmentés, apparaissant de-ci de-là comme des îlots, des bribes de toute cette culture sous-jacente… « Son travail développe un rapport étroit à la narration: une narration parsemée dans l’exposition comme autant d’indices à déchiffrer », dit Sandra Patron.

Diary no.2 (I-Animal), 2018, technique mixte ©AGOSTINO OSI

Mon corps n’est pas une île, l’œuvre gigantesque qu’elle a conçue pour la nef du Capc, traduit son exploration d’un monde collectif, dans le positif comme dans le négatif. Tout est à double sens dans son travail. Elle y égratigne les comportements sociaux, les institutions qui se révèlent aussi oppressantes que contradictoires. Elle y dénonce les systèmes d’éducation trop asphyxiants, les pédagogies cauchemardesques. Or, s’il veut survivre, l’être humain a besoin de rêver, d’échapper à l’autorité. Eva, à travers ses histoires visuelles, propose une émancipation, une libération des esprits devenus phobiques, grâce à ses images d’objets amalgamés, à ses vidéos, aux objets banals devenus surnaturels dont elle pavoise ses dispositifs. Grâce à sa scénographie, dont les récits sont sans cesse entrecoupés, interrompus, elle offre de l’espoir, des portes de sortie, du réconfort, des soins. Ses personnages hybrides sont dignes de certains contes de fées, parfois cruels. Comme chez Léonard de Vinci ou Jérôme Bosch, ou dans certains dessins chinois anciens où l’on voit grouiller des armées d’hommes-crevettes. Ou d’autres figures fantasmagoriques du Japon. Elle incite le public à sortir du carcan qui emprisonne les corps, montre une possible solution pour ne plus désespérer de ce monde si vite kafkaïen, pour ne plus se sentir vivre comme un cafard. Artiste de la transition, des croisements, des métamorphoses, des fuites, elle crée des espaces ouverts sur l’imaginaire. Des lieux de vie poétiques, des organismes magnétiques édifiés en réseaux, comme une succession de rhizomes se nourrissant les uns des autres, dans une sorte de kaléidoscope vivant.

Costume de l’installation Room for Restoring Empathy, 2019, technique mixte ©D. STJERNHOLM

Une scénographie onirique

Le corps qu’elle propose à Bordeaux est un corps géant, mi-poisson mi-humain, avec au centre comme un ventre éclaté contenant, non pas Jonas, mais une foule de petites histoires interprétées par des objets et des personnages hybrides, une sorte de paysage insolite dans lequel le public est invité à côtoyer ces créatures mi-humaines, mi-animales ou végétales. De nouveaux mutants. En effet, chaque dimanche pendant la durée de l’exposition, Mon corps n’est pas une île est animé par des performeurs. L’installation se transforme alors en une plateforme de discussions et d’échanges, un lieu de rendez-vous avec des philosophes, des spécialistes en biologie marine ou en éthologie. À Prague, Eva ne travaille pas à proprement parler dans un atelier. Le processus est éclaté dans divers lieux et prend sa forme définitive in situ lors des expositions. L’artiste agit en famille, souvent avec sa mère avec laquelle elle coud les lambeaux de vêtements qui parsèment presque toutes ses installations. Les autres objets – caisses, cages, chaises, lits – sont collectés aux Puces ou ailleurs, puis stockés ou transformés chez des artisans et des menuisiers en Tchéquie.

The Dream Machine is Asleep, 2018, détails de l’exposition « Confessions of the Piping System », Kunsthal Charlottenborg, Danemark ©D. STJERNHOLM

Coudre la mémoire et voyager

Les cages en bois avec des trous ou des barreaux pour faire voyager les animaux proviennent ainsi d’un zoo. Les chaises, des écoles. Les cartons empilés sont des motifs récurrents renvoyant au stockage et à l’histoire même du Capc, niché à l’intérieur des Entrepôts Lainé, lieu d’emmagasinement des denrées coloniales. Tout ce qui est rangé, superposé, étiqueté renvoie à la métaphore du voyage. Les textiles, draps, vêtements, sacs de couchage, lits surdimensionnés, ou bien ces morceaux de bras, de jambes, d’habits, ces patrons sont cousus chez elle, souvent en collaboration avec sa famille dans un esprit de chaleureuse communauté. C’est ainsi que furent confectionnés pour le Capc les immenses tentacules des méduses.

Croquis pour l’exposition « Mon corps n’est pas une île » au Capc de Bordeaux, 2021 ©E. KOŤÁTKOVÁ

Quant au poisson dont elle n’a gardé que la tête et la queue, son armature en métal a été fabriquée dans un lieu qui sert au Capc de lieu de production : le magnifique temple protestant des Chartrons, grande boîte vide où résonnent encore les martèlements des ouvriers qui ont plié et soudé les tuyaux en « ferraille » constituant la carcasse de ces parties opposées du poisson. Poisson lui aussi symbole de voyage, de fluidité, d’échappatoire, lui qui pourtant tombe dans les pièges des hommes. L’un des personnages de cette fable à la fois joyeuse et perverse, avec ses machines loufoques et ses corps multiformes, résume bien le sens de cette œuvre puissante lorsqu’il crie : « Je rêve d’un corps qui aurait plusieurs peaux à sa disposition ». Un cri dont la résonance est terriblement politique et contemporaine.

Long Sleep, 2021, performance dans l’exposition « The Unrooted: Sleeping Woman Going to Battle » © LINO SANTO

 

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