Étude d’un chef-d’œuvre révolutionnaire : Rouget de Lisle chantant La Marseillaise par Isidore Pils

« À chaque pas, on rencontre des barricades avec les portraits de ceux qui les font et ceux qui les enlèvent. » Ainsi la « Revue des Deux Mondes » rendit-elle compte du Salon de 1849 tenu, pour la première fois de son histoire, hors du Louvre, à l’Orangerie des Tuileries. Ce commentaire visait des illustrations de scènes de la révolution de février 1848 qui balaya le règne de Louis-Philippe Ier et instaura la IIe République. Présenté au Salon sous le titre Rouget de Lisle chantant pour la première fois la Marseillaise chez Dietrick [sic], maire à Strasbourg, le tableau d’Isidore Pils (1815-1875) renvoyait à la Révolution de 1789. Remarqué, il ne suscita pourtant l’attention que de rares critiques, tel Auguste Galimard qui loua une « scène peinte avec chaleur ».

Histoire d’une révolution

L’œuvre s’inspirait d’un passage du livre à succès (1847) d’Alphonse de Lamartine, L’Histoire des Girondins, monument à la gloire d’acteurs politiques victimes de la Révolution. De façon imaginative, l’écrivain-homme politique y retraçait la naissance fiévreuse de l’hymne que composa en 1792, sous le nom de Chant de guerre pour l’armée du Rhin, Claude Rouget de Lisle (1760-1836), militaire alors en poste à Strasbourg. Pils privilégia le moment où l’auteur serait venu lui-même, le 25 avril, interpréter le chant dans le salon de Frédéric de Dietrich. Lauréat du Prix de Rome-1838, Pils n’était pas encore le peintre à succès spécialisé dans la figuration militaire. Le tableau fut néanmoins acquis par l’État, avec quarante-cinq autres œuvres. Depuis les fusillades de juin 1848 déclenchées contre le peuple parisien, la IIe République s’avouait plus bourgeoise que révolutionnaire et La Marseillaise, sans statut particulier, n’était qu’un chant patriotique parmi d’autres. Le tableau fut donc relégué, sinon caché, dans un salon du ministère de l’Intérieur. Déjà, l’œuvre phare du Salon de 1831, La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, elle aussi acquise immédiatement par l’État, avait été rendue par le gouvernement de Louis-Philippe à Delacroix qui la déposa un temps chez son cousin, Léon Riesener, à Frépillon (Val d’Oise).

Le 28 juillet. La Liberté guidant le peuple (1831) d’Eugène Delacroix, 1831, huile sur toile, 260 x 325 cm.

Comme une scène de théâtre

Le tableau de Pils donnait l’illusion habile d’une toile contemporaine de l’événement. Traitée en scène de théâtre, la composition s’articule autour de Rouget de Llisle, saisi dans un mouvement d’exaltation patriotique face à des auditeurs, tous subjugués derrière Frédéric de Dietrich, pétrifié d’émotion admirative dans son fauteuil. Cette composition n’était pas sans rapport avec les tableaux de piété filiale de   Jean-Baptiste Greuze et autres scènes de genre de la fin du XVIIIe siècle. Pils put se souvenir aussi de la toile (1817) de Nicolas-André Monsiau, Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, envoyée à Versailles en 1837. Afin de figurer les deux personnages historiques, le peintre dut s’inspirer, pour De Dietrich, d’une gravure et, pour Rouget de Lisle, des médaillon et buste créés par le sculpteur Pierre-Jean David d’Angers. Ce dernier, qui avait tenu à enrichir sa galerie de célébrités d’une image du père de La Marseillaise, relata dans son Journal sa visite émue chez cet oublié de l’Histoire, logeant « dans une espèce de galetas » avant que Louis-Philippe ne le pensionnât. La pose emphatique de Rouget de Lisle fut néanmoins rapprochée par certains de figurations de Bonaparte au temps des campagnes d’Italie. Alors que le glorieux retour des cendres de l’Empereur en 1840 venait de réactiver la légende napoléonienne, cet « air de famille » serait-il fortuit ?

Isidore Alexandre Pils, Rouget de Lisle chantant la Marseillaise, 1849, huile sur toile, 74 x 91 cm, Strasbourg, musée historique © M. Bertola

Une icône républicaine

Quoi qu’il en soit, le tableau de Pils, assurément l’un de ses chefs-d’œuvre, allait connaître à partir de la chute du Second Empire (1870) une ascension irrésistible et inspirer d’autres artistes. Déjà montré en 1876 dans une exposition honorant la mémoire du peintre, il s’imposa lorsque la République, affermie en 1879, prit la partition de La Marseillaise comme hymne national. Cette année-là, le tableau entra au musée du Luxembourg, puis au Louvre en 1883. Rouget de Lisle ne fut pas oublié et ses cendres rejoignirent solennellement, le 14 juillet 1915, le caveau des Invalides. Enfin, pour saluer le rattachement de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie en 1918-1919, le tableau fut déposé au musée historique de Strasbourg. Symbole aigu du patriotisme français entre la défaite de 1870 et la victoire de 1918, il avait fait l’objet de multiples copies dont des dizaines furent achetées par l’État pour être distribuées dans toute la France. Mais le souvenir des Fédérés de Marseille qui popularisèrent le chant en montant à Paris en juillet 1792 méritait bien une halte du tableau à Marseille : cela est désormais chose faite.

David d’Angers, Buste de Claude Joseph Rouget de Lisle, s.d., cire, musée historique de Strasbourg ©Rama – Wikimedia Commons

Un mémorial dédié

Département du Musée d’histoire de Marseille, le Mémorial de La Marseillaise occupe l’emplacement d’un ancien jeu de paume qui abrita, en 1790, un club révolutionnaire affilié par la suite au Club des Jacobins parisien. C’est en outre près de lui que, prémice du succès que l’on sait, l’hymne fut précocement interprété à l’occasion d’un banquet organisé par le club le 21 juin 1792. Transformé par la suite en théâtre puis en bains publics, le lieu accueille depuis 2011, par volonté municipale, le Mémorial de La Marseillaise. Présentant des espaces entièrement refondus en 2019-2020 avec le bénéfice des dispositifs multimédia, il immerge de façon intense les visiteurs dans la très riche histoire de ce symbole d’unité nationale.

À savoir

Le tableau sera au centre d’une exposition consacrée à La Marseillaise, prévue au Mémorial de la Marseillaise à Marseille en 2022, précédée ou suivie d’une étape au musée des Beaux-Arts de Strasbourg, où il est conservé.

À lire

Une icône républicaine, Rouget de Lisle chantant La Marseillaise par Isidore Pils, par Chantal Georgel et Christian Amalvi, catalogue de l’exposition-dossier du musée d’Orsay de 1989, éd. Réunion des Musées nationaux.

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