Du Louvre au musée du Grand Siècle : la collection privée de Pierre Rosenberg nous livre ses secrets

Pierre Rosenberg nous accueille, décontracté, chemise rose et chaussons vénitiens en velours comme ceux que portent les gondoliers. On s’installe dans son bureau où trône une seule photo, celle de son épouse Béatrice. Sa table de travail est jonchée de catalogues de ventes et d’expositions que dépouillent pour lui de jeunes collaborateurs. Avec ses quarante-cinq mille documents et volumes, sa documentation est sans équivalent. Et bien sûr, l’histoire des collections y est minutieusement relevée et répertoriée. Un sujet qui a toujours passionné Rosenberg « Il y a deux sortes de collectionneurs : ceux qui acquièrent une œuvre d’art sur un coup de cœur, avec frénésie, en amoureux, et ceux qui bâtissent leur collection avec recherche, dont chaque nouvel achat doit trouver sa place parmi les autres. Bien qu’il y ait dans les deux cas un aspect addictif, la relation à l’œuvre n’est pas la même. Bien sûr, j’appartiens à la première catégorie… ».

Gigantesque collection

Il suffit de se tourner vers les murs pour en être convaincu : Simon Vouet, Laurent de La Hyre, Eustache Le Sueur, Sassoferrato, Philippe de Champaigne, Rosalba Carriera, Pompeo Batoni… La collection couvre les cimaises de son bureau, de l’entrée, de sa chambre, des couloirs, des escaliers, des salons de la maison qu’il occupe dans le VIe arrondissement de Paris. Accrochées non par siècles, ni par écoles, les œuvres se côtoient selon un mystère qui n’appartient qu’à lui. Historien de l’art internationalement reconnu, à l’œil infaillible, ancien président-directeur du Louvre, membre de l’Académie française, Pierre Rosenberg a réuni plus de six cent cinquante tableaux et trois mille cinq cents dessins. Ainsi qu’une étonnante collection d’animaux en verre de Murano des années 1930-1950, qu’il prête actuellement pour une exposition, à Venise.

Pompeo Batoni, Vierge, huile sur toile, 42,7 x 33,5 cm. (© Suzanne Nagy) Département des
Hauts-de-Seine, Musée du Grand Siècle, donation Pierre Rosenberg

Une passion qui remonte à l’enfance

On a beau avoir lu Le Cousin Pons de Balzac, ou le Journal des frères Goncourt, il n’est pas aisé de faire le portrait du collectionneur. « C’est une passion qui remonte à l’enfance. Un vice. Je n’ai jamais cessé de fréquenter les antiquaires, d’aller aux Puces, où j’ai déniché un Simon Vouet, et à l’Hôtel Drouot où, une fois n’est pas coutume, il m’est arrivé une aventure bien désagréable. Dans une salle, j’aperçois un lot de trois dessins, vendus comme anonymes mais que j’identifie comme étant de Nicolas Poussin. Craignant de n’avoir pas assez d’argent pour suivre les enchères, je propose à deux amis de s’associer avec moi et de tirer ensuite les dessins au sort. Je n’ai pas eu de chance : celui qui m’a été attribué s’est révélé être une copie dont j’ai découvert l’original un peu plus tard à l’Albertina de Vienne. Tant mieux pour l’Albertina, tant pis pour moi. Collectionner, c’est aussi parfois se tromper. »

Pierre Rosenberg prête actuellement sa collection d’animaux en verre de Murano pour une exposition à Venise © Le Stanze Del Vetro

Pierre Rosenberg évoque avec une pointe de nostalgie la vieille salle des ventes et ses vitrines poussiéreuses. « Chaque visite était comme une promesse de découverte et il y en eut de merveilleuses : en 2001, je vois dans une salle du bas, vendus sans catalogue, deux dessins encadrés côte à côte derrière une vitre crasseuse. Le montage portait un cartel “ Géricault ”, ce qui était risible. J’ai immédiatement reconnu la main de Rosso Fiorentino, le grand peintre italien que François Ier avait appelé pour le faire travailler à Fontainebleau. J’ai pu les faire acheter pour une bouchée de pain par le Louvre, pour le département des Arts graphiques. »

Les murs de la maison de Pierre Rosenberg sont entièrement recouverts d’œuvres d’art, qui rejoindront bientôt les collections du musée du Grand Siècle de Saint-Cloud © B. Saint-Genès

Sa collection compte aujourd’hui quelques chefs-d’œuvre inestimables sur lesquels il s’est interrogé. Il semblait naturel qu’ils rejoignent le Louvre mais, modestement, leur propriétaire pense qu’ils n’auraient pas ajouté grand-chose aux richesses du musée : il ne possède pas de Masaccio, ni de Vélasquez qui sont les deux lacunes criantes du Louvre. Alors, de même que le musée de Cluny est consacré au Moyen Âge ou celui d’Écouen à la Renaissance, il a souhaité consacrer au XVIIe siècle français pris au sens large, de 1600 à 1715, d’Henri IV à la mort de Louis XIV, un ensemble qui soit le « musée du Grand Siècle ». Avec des peintres comme Nicolas Poussin et Claude Lorrain, grâce au mécénat des cardinaux Richelieu et Mazarin, aux commandes royales, l’art français va alors dépasser Rome.

Philippe de Champaigne, Annonciation, huile sur toile, 110 x 134,5 cm. © Suzanne Nagy) Département des Hauts-de-Seine, Musée du Grand Siècle, donation Pierre Rosenberg

Le musée du Grand Siècle

Le projet a tout de suite éveillé l’intérêt de Patrick Devedjian, le président des Hauts-de-Seine, hélas décédé de la Covid-19 en mars dernier. Son successeur, Georges Siffredi, a souhaité poursuivre. Ce sera donc, doté d’un budget de 130 M€, le musée du Grand Siècle, situé à Saint-Cloud, dans l’ancienne caserne Sully. L’inauguration est prévue en 2025. À côté de la donation de Pierre Rosenberg, qui constituera le « Cabinet des collectionneurs » (il en parle au pluriel, son souhait étant que sa donation en suscite d’autres), le musée du Grand Siècle sera une présentation thématique de tous les arts de cette époque majeure de la civilisation française  Adossé au musée, un centre de recherche sera ouvert aux historiens de l’art et aux chercheurs. L’acte de donation a été signé le 25 septembre 2020 et déjà, piloté par Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’architecture, le nouveau musée est en ordre de marche et guette les arrivages des galeries et salles de ventes pour enrichir ses collections. Un Ecce Homo de Pierre Mignard et une Présentation de la Vierge au temple de Jacques Stella sont parmi les premiers achats.

Jacques Stella, Judith dans la tente d’Holopherne, huile sur marbre noir, 37 x 51 cm. (©Suzanne Nagy) Département des Hauts-de-Seine, Musée du Grand Siècle, donation Pierre Rosenberg

En rêvant à ses œuvres qui orneront le « Cabinet des collectionneurs », comment ne pas penser, en parallèle, aux murs désormais vides de la rue de Vaugirard ? Un certain vertige s’installe. Comme pour y pallier, l’ancien patron du Louvre vient de s’offrir une œuvre de Hyacinthe Rigaud, un Portrait de femme âgée. Mais il ne l’a pas gardé longtemps. Il l’a aussitôt prêté au château de Versailles qui organise une rétrospective du peintre.

Hommage aux collectionneurs

Plus que la direction du Louvre ou les catalogues des brillantes expositions – Poussin, Chardin, Watteau – à mettre à son palmarès, ce sont les collectionneurs qui l’ont fasciné. « Leur place est au paradis. J’avais une affection toute particulière pour Othon Kaufmann et François Schlageter, deux charmants vieux messieurs qui vivaient à Strasbourg et avaient décidé de n’acheter que des œuvres absentes des collections du Louvre. Ils l’ont fait avec tant de goût que les tableaux qu’ils ont offerts sont aujourd’hui tous exposés. J’ai connu aussi Henri Baderou, un grand homme maigre très secret. Il ne s’en vantait pas mais il avait vendu aux musées américains, notamment au Metropolitan Museum de New York, quelques-uns de leurs plus beaux dessins, avant de faire don de sa collection au musée de Rouen. Jacques Petithory, qui avait un formidable talent de découvreur, a donné la sienne au musée de Bayonne et Matthias Polakovits, un enthousiaste de l’attribution qui achetait compulsivement, a offert ses dessins à l’École des beaux-arts. Pour chacun de ces grands amateurs, collectionner était une construction spirituelle où chacun, dans ses choix, révélait sa personnalité. »

Les toiles de maître se côtoient selon une organisation propre à notre hôte © Bernard Saint-Genès

Aujourd’hui à la retraite, Pierre Rosenberg travaille plus que jamais. Il termine l’inventaire de la légendaire collection du libraire et graveur du XVIIIe siècle, Pierre-Jean Mariette, tout en se consacrant au catalogue raisonné des peintures de Nicolas Poussin. Sa collection privée semble déjà très loin : s’il a ressenti beaucoup d’agrément à la rassembler, il n’a jamais éprouvé la délectation de la possession. Cela fait de Rosenberg une personnalité hors du commun dont l’élan premier, il vient de le prouver, aura été le bonheur raffiné du don.

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