Disparition du plasticien Julião Sarmento, l’artiste à la femme sans tête

Pour le critique d’art Hans Ulrich Obrist, Julião Sarmento a « changé le Portugal ». « Très peu d’artistes transforment tout un pays », ajoute-t-il. Voilà ce qu’on retiendra de cet artiste qui maniait autant la vidéo, la peinture et le son. Atteint d’un cancer, il s’est éteint le 4 mai dernier à Lisbonne. Ses œuvres novatrices, imprégnées du contexte post-dictatorial, mêlent séduction, sensualité, mémoire et transgression. Sa collection privée d’art contemporain sera prochainement exposée dans un centre créé pour l’occasion par la mairie de Lisbonne, le Pavilhão Azul (Pavillon Bleu).

Œuvres subversives

Dans son atelier d’Estoril, en périphérie de Lisbonne, Julião Sarmento a expérimenté sur tous les supports. Peinture, collage, sculpture, vidéo, installations sonores, tout y est passé. Pour la galeriste Pilar Corrias, « Julião était un ami cher et un artiste d’une vision exceptionnelle, d’une grande énergie et d’un talent prodigieux ». Né à Lisbonne en 1948, il passe par l’École des Beaux-Arts de Lisbonne, qu’il quitte rapidement car étant trop conventionnelle et conservatrice pour lui. Dans un contexte post-révolutionnaire, il crée des œuvres où les femmes, qu’il dessine principalement sans tête, occupent une place centrale. Pour lui, l’absence de visage permet de ne pas en faire des portraits, de révéler les corps avec une grande sensualité, bien que ses œuvres révèlent a priori une vision stéréotypée. Ses travaux ont en effet souvent été critiqués comme faisant la part belle à la femme soumise et dont la conduite est dictée par un monde d’hommes. Cela fait pourtant partie de ce que cherche à explorer Sarmento : pousser à l’extrême la façon dont le regard peut posséder, voire pervertir, son sujet.

Julião Sarmento, Forget Me, Tate Modern London, 2005 © Flickr – appelogen.be

Il s’inspire fortement des écrits de l’autrice portugaise Maria Gabriela Llansol, dont il partage l’attirance pour les marges, à la manière de Michel Foucault, qu’il citait aussi régulièrement. « Je crois à l’espace négatif, celui en dehors du cadre, comme un espace actif de possibilités. Après tout, être humain c’est désirer, imaginer ou créer constamment ce que nous ne pouvons pas voir ou expérimenter », expliquait-il. Pour lui, « être artiste, ce n’est pas un travail, c’est un mode de vie ». Ses expériences subversives commencent dès le début de sa carrière lorsqu’il réalise des films sur le désir lesbien, au sortir d’une dictature où la censure frappait durement tout contenu faisant allusion à la communauté LGBT. Assoiffé d’innovation, il n’était « pas un mélancolique » et ne cessait de « regarder vers l’avenir », selon ses propres mots.

Sarmento a participé à faire connaître le Portugal sur la scène artistique internationale ©pf_ELLE

Une reconnaissance internationale

Julião Sarmento fait partie des artistes plasticiens portugais les plus célèbres au monde et a attiré le regard de ses contemporains sur son pays, jusque-là marginalisé. En représentant le Portugal à la Biennale de Venise en 1997 et en y étant invité en 1980 et 2001, cet artiste iconoclaste a su se faire un nom dans le monde de l’art international, notamment grâce à ses œuvres conceptuelles. L’une des plus célèbres, Secret (2000), était une invitation, destinée à tous, à prendre une photo instantanée, à l’aide d’un Polaroïd, d’une personne désirée pour immédiatement sceller l’image, qui n’a pas eu le temps de se révéler, dans une enveloppe. Avec cette œuvre participative, Sarmento cherchait à capturer le désir, au sens photographique comme au sens carcéral du terme. Représenté par la galerie Daniel Templon, ses œuvres font partie des collections de musées parmi les plus prestigieux du monde, notamment le MoMA et le musée Guggenheim à New York, le Centre Pompidou à Paris, ou encore le Tate Modern à Londres. Son travail a considérablement influencé les artistes contemporains et a récemment fait l’objet d’une rétrospective à la Fundação EDP de Lisbonne.

 

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