Diable, démons et merveilles : l’histoire de la mélancolie racontée par ses images

La mélancolie est suspecte. Tout au long du Moyen Âge, on la soupçonne d’être un mal provoqué par Satan, ou de favoriser son empire dans le cœur des hommes, y compris et surtout chez ceux qui entendent consacrer leur vie à Dieu. Pour nommer cette mélancolie propre aux religieux, on recourt au terme d’acedia. Ce mot latin, dérivé du grec aleèdia, qui désignait l’indifférence aux autres et à soi-même, qualifie le mal terrible dont avaient souffert les Pères du désert, ces anachorètes des premiers siècles du Christianisme qui, à l’instar de saint Antoine, s’étaient retirés dans les déserts d’Égypte ou de Syrie.

Les démons de saint Antoine

Enfermés dans de misérables abris, totalement isolés du reste du monde, soumis aux conditions climatiques les plus éprouvantes, se mortifiant de toutes les façons possibles (jeûnes et veilles forcées) ces ermites qui entendaient vouer leur vie à la prière se trouvaient confrontés à un vide abyssal – l’absence de tout. Et dans ce vide se glissait ce que le prédicateur et ermite Evagre le Pontique, au IVe siècle, appelait « le démon de l’acédie, qui est aussi appelé démon de midi » ; car c’est lorsque le soleil est à son zénith, que le temps s’arrête et que la chaleur écrase, que l’acédie s’empare des solitaires.

L’acédie les emplit du dégoût de leur condition, de la nostalgie des choses du monde qu’ils ont abandonné ; ils rejettent la prière et le travail de tressage qui ordinairement les occupent ; ils sont envahis par les tentations, dont la pire est de désespérer de Dieu et du salut, et de se détourner du bien divin. Ces tentations et ces mauvaises pensées, sans doute accompagnées d’hallucinations, sont assimilées à des démons. L’acédie est un mal diabolique, et saint Thomas la classe parmi les péchés mortels. Liée à la vie érémitique, elle gagne les monastères, puis, au fil des siècles, finit par s’appliquer au comportement des laïcs, et peu à peu, par désigner une sorte d’apathie et de « paresse du coeur ».

Jérôme Bosch, La Tentation de saint Antoine, 1495-1515, huile sur panneau, 131,5 x 119 cm, Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne

Le malheureux mais stoïque Antoine

L’iconographie de l’acédie, à la fin du Moyen Âge, est essentiellement allégorique. Sur les gravures et les almanachs, elle est représentée par une femme désœuvrée, qui s’est arrêtée de tisser et délaisse sa quenouille. Dans certaines représentations des quatre tempéraments d’Hippocrate (bilieux, atrabilaire – ou mélancolique -, phlegmatique et sanguin), le mélancolique adopte les attributs de saint Antoine, le tau (canne coudée) et le cochon, animal de compagnie du saint. Dans l’imaginaire du temps, Antoine illustre de manière exemplaire la quête absolue de Dieu et ses épisodes acédieux, autrement dit, ses moments de lutte avec le démon.

Selon la légende, Antoine, né en Haute-Égypte, mort à plus de cent ans en 356, fut le premier Chrétien à se retirer dans le désert, où il passa le plus clair de son existence. Sa vie fut contée par saint Athanase et saint Jérôme, puis popularisée par la Légende dorée, de l’hagiographe Jacques de Voragine. Les épisodes les plus marquants de cette existence sont les assauts répétés du démon, qui prend tour à tour les formes de monstres terrifiants ou de belles tentatrices. C’est au XVe siècle, dans le contexte du culte des saints et de la vénération des reliques, que l’iconographie de ce saint guérisseur de la peste et des maladies de la peau prend un essor spectaculaire. Les plus grands artistes, graveurs, comme Martin Schongauer ou peintres, comme Jérôme Bosch ou Matthias Grünewald, déploient une imagination digne des hallucinations du saint et décrivent avec un réalisme effrayant les monstres hybrides, tout en becs et en griffes, en écailles visqueuses et en bubons purulents, qui enlèvent dans les airs le malheureux mais stoïque Antoine.

Martin Schongauer, La Tentation de saint Antoine, XVe siècle, gravure, Metropolitan Museum of Art

Mélancolies de la Passion

Dans le monde laïc, c’est aussi le diable qui rend mélancoliques certains êtres disgraciés et solitaires. Ainsi en est-il de ceux qu’on appelle loups-garous, ou lycanthropes. Dès les premiers siècles de la Chrétienté, on considère qu’ils sont atteints de melancholia lupina (ou « folie louvière »), vivent à l’écart des autres, ne sortent que la nuit, ont la peau sèche et couverte de lésions ou de poils. On les suspecte également d’avoir des instincts meurtriers, voire anthropophages. Et il faudra que des savants partisans de la thèse humorale et de l’explication médicale unissent toutes leurs forces contre les tenants de la sorcellerie, pour que ces malheureux soient enfin épargnés.

Mais la mélancolie ne saurait être l’apanage du Diable. Au XVe siècle, les représentations du monde sacré sont fortement humanisées. L’iconographie religieuse multiplie les images du deuil et de l’affliction. La Vierge, saint Jean, Marie Madeleine ou le Christ lui-même prennent la pose consacrée de la mélancolie : main à la mâchoire, regard perdu dans le vide. C’est une affliction muette et teintée de méditation, qui caractérise le Christ (tel qu’il apparaît dans le sublime frontispice de la Petite Passion de Dürer) ou les personnages sacrés qui l’accompagnent dans son supplice. Les évocations de la « vie cachée » de Jésus (ses années d’enfance) sont elles aussi propices à la création de figures mélancoliques. Des thèmes nouveaux apparaissent, d’une sentimentalité pathétique, qui prendront toute leur ampleur pendant la Contre-Réforme. On verra alors l’enfant Jésus s’endormir sur le bois d’une croix ou se piquer le doigt avec une épine prophétique, ce qui légitime, dans L’Atelier de Nazareth, chef-d’oeuvre de Francisco de Zurbarán, l’inoubliable figure mélancolique d’une Vierge dont le front s’alourdit du pressentiment de douleurs à venir.

Francisco de Zurbarán, La Maison de Nazareth, vers 1640, huile sur toile, 165 x 218,2 cm, Cleveland Museum of Art

Le spleen, un retour d’acédie

L’acédie resurgit au XIXe siècle, principalement à travers les oeuvres d’écrivains et de poètes férus de littérature monastique, et qui trouvent dans le repli sur soi un dérivatif à l’horreur que leur inspire le prosaïsme du « siècle de fer ». Ce repli, équivalent à la retraite des moines en ceci qu’il favorise l’épanouissement de la pensée individuelle, provoque l’apparition de tous les symptômes de l’acédie : ennui abyssal, sensation de temps arrêté, exacerbation des désirs, tyrannie d’une volupté inextinguible, nostalgie permanente d’un ailleurs, culpabilité…

Le héros du roman Volupté, de Sainte-Beuve, connaît les tentations et les affres des ascètes du désert. L’oeuvre de Charles Baudelaire se déploie sous l’emblème du spleen, avatar moderne de l’acédie médiévale. Et dans À rebours, de Joris-Karl Huysmans, le duc Jean des Esseintes est le type même de l’ « acédieux » frénétiquement replié sur lui-même, perdu dans le labyrinthe de désirs perpétuellement insatisfaits, et victime d’un désenchantement généralisé. Les goûts picturaux de des Esseintes constituent d’ailleurs une petite anthologie de l’iconographie acédieuse au XIXe siècle, où l’on retrouve, chez Odilon Redon, Goya ou Gustave Moreau, les vieux monstres hideux et tentateurs. Huysmans aurait pu intégrer dans ce musée intime les personnages lucifériens du peintre allemand Franz von Stuck, ou cette Mélancolie du peintre polonais Jacek Malczewski où les souvenirs et les visions déferlent en un sidérant maëlstrom.

Jacek Malczewski, Mélancolie (Melancholia), 1890-1894, huile sur toile, 139,5 x 240 cm, Poznan, Musée national ©MNP-Pracownia FOTOGRAFIICYFROWEJ/S. OBST.

La Tentation de saint Antoine

Cependant, l’oeuvre emblématique de ce « revival » est La Tentation de saint Antoine, sorte de long mystère follement érudit auquel Gustave Flaubert travailla toute sa vie et dont il multiplia les versions. Bien des traits de l’antique acedia persisteront dans les figures modernes de la mélancolie. Mais l’une des réminiscences les plus percutantes de l’iconographie antonienne est une œuvre de Max Ernst. Son Ange du foyer (1937) synthétise la férocité de l’assaut démoniaque en une seule figure d’une absolue violence, qui mêle les griffes de l’assaillant aux étoffes volantes de la victime. Le contexte de création de l’œuvre est celui de la guerre civile en Espagne et l’ange va se déchirant lui-même. L’Histoire semble prendre le pas sur les visions torturantes des esprits solitaires.

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