De Vieira Da Silva à Paula Rego : la Saison France-Portugal révèle les grands artistes de l’art moderne

Que le Portugal ait entretenu des liens culturels et humains privilégiés avec la France n’est pas une nouveauté. Cela se confirme dans cette Saison croisée France-Portugal 2022 (portée par l’Institut Français) à travers les diverses expositions éparpillées dans toute la France, où l’on réalise combien d’artistes et d’intellectuels ont séjourné et travaillé dans notre capitale depuis le XIXe siècle. Le Portugal, petit pays situé au bout du continent européen, à la fois maritime et terrien, s’est toujours mesuré au reste du monde, et les Portugais, en quête d’évolution, ont pris l’habitude de voyager entre leur pays et la Ville Lumière.

Moderna Lusitania

Pays d’autant plus isolé qu’il restera longtemps figé dans la dictature de Salazar, l’Estado Novo (1933-1974), contraignant à l’exil ceux qui voulaient fuir une société étouffante, rétrograde, très religieuse, sans liberté de pensée ni d’innover… Dans son exposition « Modernités Portugaises » à la Maison Caillebotte, la commissaire Anne Bonnin ouvre la porte de l’histoire méconnue du modernisme portugais, des années 1910 aux années 1970. Le premier mouvement, mené essentiellement par les poètes Fernando Pessoa (1888-1935) et Màrio de Sà-Carneiro (1890-1916) à travers leur revue « Orpheu », n’a rien à envier aux avant-gardes internationales, au futurisme et au cubisme parisien.

Antonio Dacosta, Cena Aberta, 1940, h/t, 160 x 200 cm, Lisbonne, Fundação Calouste Gulbenkian. ©Paulo Costa. Exposé à la maison Caillebotte, Yerres.

Une aventure à laquelle participent les époux Delaunay, réfugiés au nord du Portugal pendant la Guerre de 14. Le « sensationnisme » de Pessoa rencontre le « simultanéisme » de Robert Delaunay pendant que Sonia, observant la vie rustique du Minho, continue à associer formes modernes et objets de culture populaire en vue d’un art total. Un petit cercle artistique les entoure entre 1915 et 1917, formé par quatre artistes, Amadeo de Souza-Cardoso, José Pacheco, Almada Negreiros et Eduardo Vianna, tous inspirés par la lumière, les couleurs et l’artisanat. La plupart ont déjà séjourné à Paris avant-guerre ou dans l’entre-deux-guerres. Mais celle qui incarne le plus le cosmopolitisme parisien est Vieira da Silva, aidée de son mari Árpád Szenes, un couple dont la vie sera faite de continuels allers et retours mais qui finit par s’installer définitivement à Paris et prendre la nationalité française en 1956.

Maria Helena Vieira da Silva, La Machine optique, 1937, h/t, 65 x 53,7 cm, Rouen, Musée des Beaux-Arts © RMN-GP / musée Cantini, Marseille

La glorieuse Vieira da Silva

Maria Helena Vieira da Silva (1908-1992) tient une place à part dans l’histoire de cette modernité. Elle jouit aussi, pendant cette « Saison », d’une rétrospective au musée Cantini de Marseille. Celle qui va devenir chef de file du « paysagisme abstrait » dans l’École de Paris, va prendre une place considérable dans l’art international. En 1928, elle voyage en Italie, où elle se passionne pour la perspective. Installée à Paris, elle se forme auprès des peintres Friesz et Bissière tout en fréquentant l’atelier de Fernand Léger, et se lie d’amitié avec la galeriste Jeanne Bucher, qui l’encourage et deviendra un personnage clé de sa vie.

Maria Helena Vieira da Silva dans son atelier, rue de l’Abbé Carton, en 1960 © Ida Kar

À Paris encore, elle rencontre le peintre juif hongrois Árpád Szenes, qu’elle épouse en 1930. En 1931, ils s’arrêtent à Marseille, où elle est fascinée par l’architecture métallique du pont transbordeur. Elle rentre souvent à Lisbonne pendant les années 1930 et abandonne peu à peu la figuration, voulant réinventer la notion d’espace, aller vers une sorte d’abstraction très construite faite de structures géométriques, de grilles, spirales, damiers et petits carreaux qui évoquent les azulejos de son pays. Pendant la guerre, le couple fuit le nazisme et part vivre à Rio de Janeiro où Maria Helena, déracinée et inquiète, fait réapparaître la figure humaine dans ses tableaux. Ils rentrent à Paris, où commence la période faste des années 1950. Elle plonge l’œil du spectateur au cœur de sa peinture rythmée, dans ses labyrinthes, ses mosaïques fuyantes, ses villes imaginaires de plus en plus abstraites.

Maria Helena Vieira da Silva, La Scala ou les yeux, 1937, huile sur toile, 60 x 92 cm © DR, Courtesy Jeanne Bucher Jaeger, Paris-Lisbonne

Une nouvelle génération

Vieira da Silva a une place de choix au CCC Olivier Debré de Tours avec un merveilleux autoportrait, au milieu de ses consœurs, artistes femmes de 1900 à 2020, réunies dans l’exposition « Tout ce que je veux ». Parmi ces quarante artistes, on retiendra Helena Almeida et ses photographies du corps masculin, Patrícia Garrido (née en 1963) qui presse en cubes ses meubles de famille, Ana Vieira (1940-2016) et sa salle à manger en résille de nylon bleu transparente.

Helena Almeida, Seduzir, 2002, papier photo, photographie et peinture acrylique, Fondation Calouste Gulbenkian, Portugal © Photo Pedro Pina

Le clou étant les quatre tableaux extraordinaires de l’autre grande star du Portugal, Paula Rego (1935-2022), disparue ce mois-ci. Cette remarquable artiste née à Lisbonne, que les Français ont pu découvrir en 2018 au musée de l’Orangerie, fait en réalité partie de l’École de Londres, où elle a eu une rétrospective en 2021 à la Tate Britain. Sa peinture, une imagerie narrative, théâtrale et réaliste, met en scène des situations humaines difficiles, parfois scabreuses, empreintes d’une colère féroce, voire cruelle, mais inoubliable de force vitale et de volonté courageuse. Proche d’un Lucian Freud, elle est néanmoins féministe, tout en nuances. Ses « tableaux vivants » distillent trouble et malaise.

Paula Rego, Vanitas, 2006, pastel sur papier monté sur aluminium, panneau d’un triptyque, 110 x 130 cm, Lisbonne, Fundação Calouste Gulbenkian. ©Bridgeman images. Exposé au CCCOD, Tours

À VOIR

« Modernités portugaises »
Maison Caillebotte, 8, rue de Conçy, 91330 Yerres
www.maisoncaillebotte.fr
Jusqu’au 30 octobre 2022

« Vieira da Silva, l’œil du labyrinthe »
musée Cantini, 19, rue Grignan, 13006 Marseille
www.musees.marseille.fr
Jusqu’au 6 novembre 2022
Puis au musée des Beaux-Arts de Dijon
1, rue Rameau, 21000 Dijon
www.beaux-arts.dijon.fr
Du 16 décembre au 4 avril 2023 

« Tout ce que je veux. Artistes portugaises de 1900 à 2020 »
Centre de création contemporaine Olivier Debré (CCCOD)
 jardin François-Ier, 37000 Tours
www.cccod.fr
Jusqu’au 4 septembre 2022

À LIRE

Modernités portugaises, sous la dir. d’Anne Bonnin, In Fine éd. d’art (français/anglais/ portugais, 192 pp., 32 €)

Vieira da Silva, l’œil du labyrinthe, collectif, In Fine éd. d’art (français/anglais, 288 pp., 200 ill., 35 €)

Tout ce que je veux/ tudo o que eu quero, sous la dir. d’Helena de Freitas et Bruno Marchand, catalogue bilingue français /portugais, avec le concours de la Fondation Calouste Gulbenkian (336 pp., 35 €)

Les Contes cruels de Paula Rego, éd. Musée d’Orsay/ Flammarion, 2018 (39 €)

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