De la chasse au trésor au pillage : le détectorisme, nouveau fléau du patrimoine archéologique

Ils arpentent les plages, quadrillent les champs, s’immiscent sur les chantiers archéologiques en quête d’objets enfouis sous le sable ou la terre. Équipés d’un détecteur de métaux électronique ou magnétique, ces chasseurs de trésors sont de plus en plus nombreux et représentent une menace pour le patrimoine archéologique. L’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) tout comme les Directions régionales des affaires culturelles (Drac) ne cessent d’alerter sur ce fléau grandissant, actuellement mis en lumière par l’exposition « Passé volé », présentée jusqu’au 29 août au musée d’archéologie nationale.

Une pratique strictement réglementée

À l’instar de la pêche ou de la chasse, le détectorisme est réglementé. L’article L. 542-1 du code du Patrimoine est clair : « Nul ne peut utiliser du matériel permettant la détection d’objets métalliques, à l’effet de recherches de monuments et d’objets pouvant intéresser la préhistoire, l’histoire, l’art ou l’archéologie, sans avoir, au préalable, obtenu une autorisation administrative délivrée en fonction de la qualification du demandeur ainsi que de la nature et des modalités de la recherche ». Pour se livrer à cette activité, il faut être muni d’une autorisation écrite du propriétaire de la parcelle, et l’adresser à la Direction des affaires culturelles. Le courrier doit exposer les objectifs et les modalités de la recherche, en précisant la zone précise qui fera l’objet d’une prospection. « Au nom du préfet de région, on n’autorise ou non l’utilisation d’un détecteur. Et en fin d’opération, un rapport doit être rédigé, qui détaille le travail réalisé et les résultats », précise Xavier Delestre, conservateur général du Patrimoine et conservateur régional de l’Archéologie de la Drac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Ensemble des monnaies saisies par la Douane française et remise au MAN, présentées dans l’exposition « Passé volé » au musée d’archéologie nationale en 2022 © Douane française

Des dommages irréversibles

Toutes les régions de France sont concernées par le détectorisme amateur. L’équipement peut être sommaire ou très perfectionné, avec des outils qui peuvent aller de 300 à 20 000 €. Les archéologues en herbe sont de tous âges et classes sociales, de l’adolescent au retraité, mais si la tranche des 30-40 ans domine. Ils pratiquent le détectorisme pour leurs propres collections ou pour en tirer des bénéfices : lorsqu’ils ont une valeur marchande, les biens alimentent des réseaux en France et à l’international.

En 2020, le service des Douanes a découvert chez un particulier une collection de 27 400 pièces archéologiques, datant de l’âge de Bronze jusqu’à la Renaissance, récoltées illégalement. ©Douane Française

Il peut s’agir de détections systématiques ou ciblées, parfois sur des chantiers en cours, où les vestiges sont particulièrement vulnérables, comme le constate régulièrement l’Inrap. « Nous sommes de plus en plus souvent victimes d’atteintes au patrimoine archéologique, et plus particulièrement à des actes de pillages, le week-end, le soir, la nuit… Les recherches archéologiques n’attirent pas seulement un public bienveillant intéressé par l’aspect scientifique », explique Frédéric Devevey, chargé de recherches archéologiques à l’Inrap et référent Patrimoine et Archéologie pour la gendarmerie nationale.
Au-delà de la valeur financière des biens, le pillage représente des pertes irréversibles en termes de données. « Dans une scène de crime, si vous retirez des indices, cela rend l’enquête compliquée, ajoute Xavier Delestre, il en est de même pour un site archéologique. Une fois exhumé sans précaution du lieu où il a été découvert, arraché à son contexte, un objet perd une partie de son histoire ».

Au musée d’archéologie nationale, l’exposition « Passé volé » vise à inspirer au visiteur une impression de manque et de frustration correspondant à la perte définitive que constitue le pillage de la ressource archéologique. ©MAN

Sensibiliser le grand public

Pour lutter contre ce fléau, la première arme de l’Inrap est la prévention. « Notre politique est d’informer lorsqu’une opération archéologique a subi un pillage, pour éveiller les consciences, dans la mesure où il s’agit d’un patrimoine commun, non renouvelable et fragile », poursuit Frédéric Devevey. Organisées chaque année en juin, les Journées européennes de l’Archéologie (JEA) jouent un rôle important dans cette démarche de sensibilisation auprès du grand public. Mais la pédagogie, hélas, ne suffit pas. Être pris en flagrant délit de détectorisme sans autorisation vous vaudra une contravention de 1500 €. Des enquêtes sont régulièrement menées, pour freiner le pillage intensif et tenter de maîtriser le trafic. Rien qu’en région Provence-Alpes-Côte d’azur, plus de 70 perquisitions ont été faites ces cinq dernières années et quelque 40 000 objets ont été saisis. Sur la même période, on estime à plus de deux millions le nombre de monnaies volées sur le territoire français.

L’archéologie fait l’histoire, le pillage l’efface.

À l’occasion des #20ansInrap, @jul_auteur porte un regard engagé sur les atteintes pour notre patrimoine que représente l’utilisation incontrôlée d’un détecteur de métaux. https://t.co/8zBosKGkpp@MinistereCC @happah_ pic.twitter.com/NQh1k1ZkoE

— Inrap (@Inrap) March 24, 2022

L’exception britannique

« On alerte beaucoup sur les pillages des pays en guerre, mais on parle peu de ceux opérés en France, en Italie, en Espagne, en Grèce… », souligne Xavier Delestre. La législation française est celle adoptée par la plupart des pays européens. La Grande-Bretagne, en revanche, voit les choses différemment. Intitulée « Treasure act », la loi votée par le Parlement britannique en 1996 concerne les trésors découverts en Angleterre, en Irlande du Nord et au pays de Galles. « Toute personne découvrant un “trésor“ doit le déclarer aux autorités. Le Treasure Valuation Committee détermine ensuite la valeur marchande du bien, en vue de son acquisition éventuelle par un musée. Si aucune institution n’est intéressée, le découvreur est libre de le garder ou de le vendre », explique Frédéric Devevey. Sur le papier, l’intention est louable, en misant sur la responsabilité de chacun. L’application de la loi a d’ailleurs permis une forte augmentation des déclarations. Mais beaucoup la contournent, et les archéologues, britanniques ou étrangers, voient ce texte comme une incitation au pillage.

Allison Fox, conservatrice du Manx Museum, et Kath Giles, chasseuse de trésor amatrice, présentant les pièces de l’ère viking découvertes sur l’île de Man. © Manx National Heritage

À LIRE

L’ouvrage de Xavier Delestre Pillages archéologiques : les « orphelins de l’histoire », disponible gratuitement en ligne
L’article en ligne de Frédéric Devevey publié à l’occasion des 20 ans de l’Inrap
L’article de Xavier Delestre, « Le détectorisme en France : quelle situation et quelle politique publique ? », publié en 2019 dans la « Revue canadienne de bioéthique ».

À CONSULTER

Le site de l’association Halte au pillage du patrimoine archéologique

À VOIR

L’exposition « Passé volé, l’envers du décor »
Musée d’Archéologie nationale, château de Saint-Germain-en-Laye, place Charles de Gaulle, 78100 Saint-Germain-en-Laye
Jusqu’au 29 août

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