De Jérusalem à Notre-Dame de Paris : les reliques de la Passion, vingt siècles d’histoire

L’histoire des reliques de la Passion commence au IVe siècle, lorsque l’empereur Constantin ordonne de fouiller l’emplacement supposé du tombeau du Christ. Selon la tradition, sa mère, sainte Hélène, aurait ensuite retrouvé la Couronne d’épines, la Croix du Christ et les Clous de la Crucifixion au cours d’un pèlerinage en Terre Sainte. Déjà au Ve siècle, les reliques, réunies en nombre et dispersées dans les chapelles saintes à Jérusalem, exercent une fascination grandissante sur les Occidentaux. Les bouleversements du VIIe siècle, dont la prise de Jérusalem en 614 puis 637, entraînent ensuite leur déplacement progressif vers Constantinople. Dès 1108, il existe à Paris une relique de la Croix, don du chanoine Anseau, placée dans la précédente cathédrale. Elle sera ensuite conservée dans le Trésor de Notre-Dame.

Saint Louis et la Couronne d’épines

La prise de Constantinople par les Croisés, en 1204, va faire basculer l’histoire des instruments de la Passion. En s’emparant de la capitale byzantine, les empereurs latins recueillent également les reliques. Mais fragilisés par les guerres et les luttes intestines, ils en cèdent une partie aux Occidentaux, espérant leur soutien en retour. En 1238, le souverain Baudouin II de Courtenay, exsangue, se rend à Paris pour implorer l’aide du roi Louis IX, son cousin. En échange, il se résout à lui céder la plus précieuse des reliques qu’il conserve : la Couronne d’épines. Lorsque les deux dominicains chargés de récupérer la Couronne arrivent à Constantinople, il est déjà trop tard : elle a été mise en gage à Venise, déposée au trésor de Saint-Marc.

Saint Louis, statue polychrome, début du XIVe siècle ©Wikimedia Commons

Saint Louis doit payer, en plus des 21 000 livres déjà engagées, 137 000 livres supplémentaires aux Vénitiens pour l’acquérir, somme colossale pour l’époque, correspondant à la moitié du budget de la monarchie française. Une fois la Couronne aux mains des convoyeurs royaux, le roi part à sa rencontre, accompagné de sa mère Blanche de Castille et de son frère Robert d’Artois. Il la reçoit le 10 août 1239 à Villeneuve-l’Archevêque près de Sens, où il l’expose aux yeux de tous. Le lendemain, elle est acheminée jusqu’à Paris par voie fluviale, où le futur Saint Louis, pieds nus et en habits de pénitent, la présente à une foule de fidèles du haut d’une estrade à Saint-Antoine-des-Champs. La cérémonie atteint son paroxysme lors de l’étape à Notre-Dame. La Couronne est déposée au Palais.

Saint Louis portant la Couronne d’épines, 1245-1248, vitrail, Metropolitan Museum of Art, New York

Contrairement à ses prédécesseurs, Louis IX ne souhaite pas conserver ces trésors à l’abbaye de Saint-Denis, sanctuaire royal par excellence où son grand-père, Philippe Auguste, avait notamment choisi de déposer de premières reliques reçues des mains de Baudouin II en 1205. Pour les mettre en valeur, le roi leur fait édifier un reliquaire monumental au sein même du palais royal : la Sainte-Chapelle. Avec ses quinze verrières de 15 mètres de hauteur et ses 1123 panneaux illustrant les scènes de la Bible jusqu’à l’arrivée des reliques à Paris, l’édifice, dont la construction est achevée en 1248, est une démonstration de force, qui éclipse Notre-Dame. « Jamais la mise en scène de reliques n’avait été aussi spectaculaire ni aussi mystérieuse », note l’historien de l’art allemand Willibald Sauerländer.

Louis IX recevant les Saintes Reliques, Chroniques de Saint-Denis, vers 1332-1350, BL, Royal 16 G VI, fo 395. ©Wikimedia Commons

Paris, nouvelle Jérusalem

Avant même que la Sainte-Chapelle ne soit achevée, Louis IX multiplie les acquisitions. En 1241, un chevalier lui rapporte de Syrie une relique de la Vraie Croix. Après avoir effectué un jeûne de trois jours, c’est le « visage baigné de larmes » que le roi élève la Croix dans les airs, avant de la porter, « vêtu d’une simple tunique de laine, la tête découverte » jusqu’à la ville de Paris. La procession qui succède à la présentation de la relique est « telle que jamais dans le royaume de France on n’en avait vu de plus solennelle ou de plus réjouissante » (Matthieu Paris, Chronica major). Par l’acquisition et l’exceptionnelle mise en valeur des reliques de la Passion, il offre à son pouvoir une légitimation sacrée.

La Sainte-Chapelle à Paris

« Au Moyen Âge, tout souverain se devait d’avoir un trésor de reliques, comme gage de protection mais aussi instrument de prestige, explique l’historien et académicien André Vauchez. […] Le pape s’était constitué lui aussi un trésor de reliques, mais avec la construction de la Sainte-Chapelle et la constitution d’un trésor riche d’une vingtaine de reliques de la Passion en provenant de Constantinople, Saint Louis se revendique en quelque sorte comme le nouveau chef de la chrétienté. » D’autant plus que « jamais auparavant un tel “lot” de reliques, et de surcroît d’aussi précieuses, n’avait été acquis par un roi en Occident, sinon dans les légendes », précise Edina Bozoky dans La politique des reliques.

Rafael Tegeo, Saint Louis recevant la sainte couronne de Baudouin II, 1827-1839, huile sur toile, 86,5 x 120 cm, 3 collection particulière ©Wikimedia Common

Louis IX instaure également une solennité autour de la vénération de la Couronne. « C’est assez étonnant, car c’est une fête liturgique créée par un roi et pas par l’Église », commente à nouveau André Vauchez. Le texte qui accompagne l’office, rédigé par l’archevêque de Sens, Gautier Cornut, en dit long sur les ambitions religieuses et politiques du roi : « De même que notre Seigneur Jésus-Christ a choisi la terre promise pour montrer les mystères de sa rédemption, ainsi on voit et on croit qu’il a choisi spécialement notre Gaule pour que le triomphe de sa Passion y soit vénéré. » « Ce texte est une affirmation très nette que Paris est désormais la ville sainte de la chrétienté », abonde André Vauchez, saluant « une remarquable propagande politique et religieuse ». Louis IX jouira du prestige de son trésor jusqu’à sa mort en croisade en 1270.

Sauvetages en cascades

Les rois suivants, conscients de la portée politiques des reliques, suivront en partie son exemple. Malgré tout, « le lien entre Saint Louis et la Sainte-Chapelle était très fort, et ses successeurs n’ont pas voulu, ou pas pu prolonger dans la même lignée », nuance André Vauchez. À partir de la Renaissance, les acquisitions se raréfient, tandis que les guerres de religion, les vols et les fontes ordonnées par les monarques amputent le trésor de la Sainte-Chapelle, de moins en moins visitée par les rois qui ont déserté Paris. Si la Révolution portera un coup fatal au trésor constitué par Saint Louis, la suppression des saintes-chapelles date de quelques années plus tôt. En mars 1787, un arrêt du Conseil d’État prononce la suppression de la Sainte-Chapelle et la mise sous séquestre des reliques de la Passion. Elles sont transférées à Saint-Denis en 1791, tandis que l’édifice, dépouillé de son prestige d’antan, est laissé à l’abandon.

Dans la nuit du 11 au 12 novembre 1793, les reliques sont entassées dans des chariots pour être portées à la Convention, où se scellera leur sort : la fonte des reliquaires à la Monnaie. Seules la Sainte Croix et la Couronne d’épines seront préservées. Elles seront offertes par Napoléon au chapitre de Notre-Dame après son sacre et intégreront la cathédrale Notre-Dame le 10 août 1806. Elles manqueront, une nouvelle fois, d’être perdues durant la révolution de 1830. Leur survie tient aux seules précautions d’un homme : l’archevêque de Paris, Hyacinthe-Louis de Quélen, qui, sentant le vent tourner, prend la fuite durant les émeutes, emportant avec lui les plus précieuses reliques, parmi lesquelles la Couronne d’épines et un morceau de la Vraie Croix. Elles reposeront ensuite dans le plus grand secret pendant dix ans chez la comtesse de Chantemesle, en Normandie, avant d’être rapatriées à Paris en 1842, puis remises au chapitre de Notre-Dame l’année suivante. Elles y sont définitivement déposées en 1855, dans des reliquaires spécialement conçus par Viollet-le-Duc. Lors de l’évacuation des oeuvres d’art au moment de l’incendie d’avril 2019, la Couronne d’épines est sortie en priorité. Elle est à nouveau installée dans la cathédrale encore en travaux le 10 avril 2020, lors de la célébration du vendredi saint. La date est symbolique : la Couronne étant vénérée les premiers vendredis et tous les vendredis de carême.

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