De Bordeaux au musée d’Orsay : «redécouvrir Rosa Bonheur à la lumière des préoccupations d’aujourd’hui». Entretien avec les commissaires de l’exposition

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Rosa Bonheur (1822-1899), le musée des Beaux-Arts de Bordeaux, ville où naquit l’artiste, et le musée d’Orsay à Paris organisent une importante rétrospective de son œuvre avec un corpus d’environ 200 œuvres (peintures, arts graphiques, sculptures, photographies) issues des plus prestigieuses collections publiques et privées d’Europe et des États-Unis. Rencontre avec Sandra Buratti-Hasan, conservatrice, directrice-adjointe du musée des Beaux-Arts de Bordeaux, et Leïla Jarbouai, conservatrice en chef au musée d’Orsay. L’exposition de « Rosa Bonheur (1822-1899) » se tient, dans un premier temps, au musée des Beaux-arts de Bordeaux jusqu’au 18 septembre, puis au musée d’Orsay du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023.

Connaissance des Arts : À l’exception de celle organisée à Bordeaux, puis Barbizon et New York 1997, il y a eu très peu d’expositions consacrées à Rosa Bonheur. Comment expliquer le relatif oubli de cette artiste, pourtant adulée de son vivant ?

Leïla Jarbouai : Plusieurs facteurs entrent en compte. D’abord, le fait qu’elle soit une femme et qu’elle ait eu du succès. On n’imagine pas à quel point elle a été célèbre. Elle a très bien gagné sa vie, et il y a une méfiance vis-à-vis de la question de l’art et de l’argent. Mais surtout, elle s’est spécialisée dans la peinture animalière, qui a longtemps été jugée comme un art mineur. Elle est très connue aux États-Unis et en Grande-Bretagne, mais peu en France. Rosa Bonheur était un bourreau de travail, qui a réalisé plus de 2500 peintures, aquarelles, dessins, esquisses…

Rosa Bonheur, Hure de sanglier, N.d., aquarelle sur papier, 20 x 17,5 cm, Marseille, musée Grobet-Labardié

Sandra Buratti-Hasan : Ses tableaux ont été dispersés, et réunir un corpus conséquent n’est pas simple. Nombre de ses toiles sont conservées aux États-Unis ou en mains privées. Rosa Bonheur a largement diffusé ses œuvres par l’estampe, mais les occasions de voir les originaux ont été plutôt rares. Nous avons une vision de cette artiste qui se réduit souvent à ses tableaux de vaches. En France, les deux principales collections sont celles du musée des Beaux-Arts de Bordeaux et du musée d’Orsay. D’où l’idée de ce projet commun. Nous avons souhaité montrer toutes les facettes de son art en réunissant près de deux cents œuvres, dont certaines n’ont pas été exposées depuis des décennies, parfois même depuis plus d’un siècle.

Rosa Bonheur, La Mare aux fées à Fontainebleau, 1860, aquarelle sur papier, 28 x 42 cm,
Paris, musée d’Orsay © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / photo Patrice Schmidt

L’exposition semble trouver un écho particulier aujourd’hui, à l’heure où les questions de la place de la femme, de la défense de la cause animale, de l’écologie… N’ont jamais autant d’importance…

S. B.-H. C’est même cet engouement qui a motivé notre projet. L’idée était de redécouvrir cette femme star, à la lumière des préoccupations d’aujourd’hui. Rosa Bonheur questionne la place des femmes dans l’art et la société. Elle a une approche très singulière des animaux, que l’on ne perçoit pas forcément au premier abord. Elle entretient un lien très particulier avec eux, fondé sur un rapport d’égalité. Domestiques ou sauvages, les animaux la passionnent depuis toujours. Pour elle, ils ont une âme. Il ont leur propre vie, en parallèle à celle des hommes. Les rares êtres humains qu’elle représente – bergers, travailleurs des champs… – sont souvent flous. Ce n’est pas son sujet. Elle voulait être une grande peintre animalière.

Rosa Bonheur, La Foulaison du blé en Camargue, 1864-1899, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts, Bordeaux. ©️F. Deval

L. J. Rosa Bonheur est très sensible à la condition animale. Elle a fréquenté les abattoirs, les marchés aux chevaux, tous les lieux où les animaux étaient maltraités. Elle a cherché à recréer autour d’elle une véritable « collection d’animaux », pour étudier avec curiosité les races et les espèces. Elle est attentive à la diversité du vivant, sans établir de hiérarchie. Elle nourrit un rêve d’harmonie entre les espèces. Elle n’anthropomorphise pas les bêtes et cherche à montrer ce qui leur est propre. Il n’y a jamais chez elle de sentimentalisme.

D’où lui vient cette passion, et comment travaillait-elle ? À partir de modèles vivant, de documents, de photographies ?

S. B.-H. Depuis sa jeunesse, Rosa Bonheur baigne dans un milieu intellectuel, une nébuleuse de pensée stimulante. Elle forge son regard dans les salles du Louvre, où elle copie les artistes du nord, les tableaux hollandais et les peintres animaliers du XVIIe siècle. En tant que femme, elle n’avait pas accès à l’école des Beaux-Arts. Théodore Géricault, Carle Vernet, George Stubbs comptent parmi ses maîtres pour la représentation des chevaux. Elle possède des ouvrages de Georges Cuvier, du comte de Buffon… Elle se rend au Jardin des Plantes et modèle ses figures dans la cire. Elle travaille d’après des spécimens naturalisés ou des animaux vivants. Elle utilise aussi la photographie, qu’elle pratique elle-même, comme base documentaire.

Rosa Bonheur, Une lionne couchée et sept études de sa tête, n. d., dessin à la mine de plomb © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / photo Thierry Le Mage

L. J. Rosa Bonheur cherche à traduire la vie. Pour ses représentations de lions, par exemple, elle réalise d’innombrables études, car ils bougent sans cesse. On lui avait offert un jeune couple de félins, qu’elle a ensuite donné au Jardin des Plantes. Des gérants de cirques lui proposaient des fauves. Elle abritera un tigre pendant quelques jours dans son atelier. Avant d’acquérir son château, elle avait déjà des cailles, des écureuils… Dans sa propriété de By, elle installe une vraie ménagerie, avec des singes, des mouflons, des chevaux, des cervidés, des oiseaux… Le parc comptera jusqu’à quarante moutons. Elle aimait se promener tôt le matin dans les bois alentour, pour observer les cerfs surgissant dans la brume. Il y a une dimension presque sacrée. Elle parlait de la forêt comme d’une cathédrale.

Rosa Bonheur, Un cerf, 1893, huile sur toile © Dublin, National Gallery of Ireland, licensed under CC BY 4.0

Au-delà la précision anatomique, Rosa Bonheur semble vouloir percer le mystère de la psychologie des animaux, au point que certains de ses tableaux s’apparentent à de véritables portraits…

L. J. Oui, mais il y a une distance irréductible. On ignore ce que les animaux ont dans la tête. Ils sont muets et Rosa Bonheur essaie de leur donner une voix qui passe par le regard, la position des oreilles. Elle supprime les strates mythologiques, symboliques, pour figurer les animaux de la manière la plus vraie. On parle fréquemment pour Rosa Bonheur de réalisme photographique, d’hyperréalisme. Mais elle compose, recompose, joue avec le réel. Le terme de naturalisme me paraît plus juste.

Rosa Bonheur, El Cid, tête de lion, 1879, huile sur toile © Photographic Archive, Museo Nacional del Prado, Madrid

S. B.-H. Sur ses tableaux, rien n’est fortuit. Ceux qui connaissent les animaux mesurent le degré de vérité de ses représentations. Elle montre ce qu’elle observe et peint ce qu’elle aime. Mais il y a aussi, chez elle, une préoccupation commerciale… Elle savait ce qui était susceptible de plaire à sa clientèle. Il faut donc faire la différence entre les œuvres qu’elle destinait au Salon, guidées par une volonté de s’inscrire dans la tradition de la grande peinture, et ce qui l’animait plus intimement, les études, les petits formats qui, en effet, constituent de véritables portraits.

Rosa Bonheur, Tête de chien, 1869, fusain, pastel et craie blanche sur papier bleu, 53 x 42 cm, Bordeaux, musée des Beaux-Arts

Rosa Bonheur a aussi des vues de l’ouest américain. Dans quel contexte les a-t-elle réalisées et quelles est la part de réel et d’imaginaire ?

L. J. Elle a beaucoup voyagé en France, dans les Pyrénées, le Nivernais, les Landes, la Bretagne, un peu en Allemagne, en Angleterre, et en Écosse sur les pas de Walter Scott, son écrivain préféré, qui aimait beaucoup les animaux. Mais elle n’a jamais foulé la terre de l’Ouest américain. En 1889, Buffalo Bill vient à Paris avec sa troupe pour présenter son Wild West Show, à l’occasion de l’Exposition universelle. Rosa Bonheur observe les artistes et surtout les animaux. Elle est fascinée par les bisons, une espèce qui est en train d’être exterminée. Elle va peindre une sorte de nostalgie, une vision idéalisée d’un Ouest américain fantasmé.

Rosa Bonheur, Rocky Bear et Chief Red Shirt, 1889, huile sur toile, 63,5 x 101 cm, Tacoma Art Museum  ©Agathe Hakoun

S. B.-H. Rosa Bonheur s’attache à dépeindre de vastes contrées, ces grands espaces qui permettent aux chevaux sauvages et aux bisons de développer leur puissance. Elle témoigne d’une fascination pour ce qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle tente de représenter avec le plus de réalisme. Sur le plan de la condition féminine, l’Amérique est importante à ses yeux, car plus propice à l’émancipation des femmes. Elles y ont une certaine liberté et ne sont pas seulement des épouses et des mères.

On a parlé de l’artiste, mais quelle femme était Rosa Bonheur ?

L. J. La femme et l’artiste me semblent indissociables, même si Rosa Bonheur a voulu donner d’elle une image privée et une image publique. Elle était curieuse de tout et avait beaucoup d’humour. Elle était absolument convaincue d’être destinée à l’art et mettait beaucoup d’affect dans le traitement de ses sujets.

Édouard-Louis Dubufe et Rosa Bonheur, Portrait de Rosa Bonheur, 1857, huile sur toile © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / photo Gérard Blot

S. B.-H. C’était une femme puissante, libre, indépendante, qui a aimé sa famille et les femmes qui ont partagé sa vie. Rosa Bonheur avait une grande indépendance morale et financière. Elle n’avait aucune contrainte matérielle, pas de logistique à gérer. Elle pouvait se consacrer pleinement à sa passion pour la peinture.

George Achille-Fould, Rosa Bonheur dans son atelier (détail), 1893, huile sur toile © Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, photo L. Gauthier.

« Rosa Bonheur (1822-1899) »
Musée des Beaux-Arts
20 cours d’Albret, 33000 Bordeaux
www.musba-bordeaux.fr
Jusqu’au 18 septembre 2022
puis « Rosa Bonheur (1822-1899) »
Musée d’Orsay
Esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023

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